"L'imperfection et la mauvaise organisation, c'est quand même assez typique de Berlin"
Les Berlinois votent pour la deuxième fois en moins de deux ans. L'annulation des dernières élections dans la capitale allemande est le symptôme d'un plus vaste chaos administratif. Un reportage de notre correspondante en Allemagne.
- Publié le 11-02-2023 à 16h00

Et on remet ça ! Ce dimanche, plus de 2,5 millions de Berlinois sont rappelés aux urnes, un an et demi à peine après les dernières élections régionales et communales. Celles-ci ont en effet été annulées en raison de trop nombreux dysfonctionnements. Files d'attente à n'en plus finir, bureaux de vote ouverts pour certains après la fermeture de 18 heures, bulletins manquants ou ne correspondant pas aux bonnes circonscriptions : la liste des problèmes constatés le 26 septembre 2021 dans la capitale allemande est très longue.
Conséquence, la nouvelle maire de Berlin, la sociale-démocrate Franziska Giffey, n'est pas assurée de rester en poste. Selon les enquêtes d'opinion, son parti n'arriverait qu'en deuxième position derrière l'opposition chrétienne-démocrate (CDU), et devant les écologistes. Sur le papier, l'actuelle coalition de gauche pourrait être remplacée par une coalition menée par la CDU. Ce serait une première depuis vingt ans.
Au-delà de ces considérations politiques, l'annulation des élections porte un nouveau coup à l'image de la plus grande ville d'Allemagne. Forte de 3,8 millions d'habitants, cette capitale en pleine croissance démographique et économique, est souvent décrite, par les Berlinois eux-mêmes, comme dysfonctionnelle et très éloignée des clichés allemands. "Ma fille a donné un coup de main durant les élections et elle m'a raconté à quel point ça a été catastrophique", se rappelle cette mère de famille. "L'imperfection et la mauvaise organisation, c'est quand même assez typique de Berlin", ajoute-t-elle.
Demandez en effet à n'importe quel Berlinois et il vous énumérera anecdotes et problèmes de toutes sortes, dans les transports, les écoles ou avec l'administration. À commencer par des délais incroyablement longs pour renouveler une carte d'identité ou un permis de conduire. Récemment, on a appris que certains jeunes parents devaient attendre jusqu'à quatre mois pour obtenir un acte de naissance. Et pour les actes de décès, la durée d'attente varie de quelques jours à deux mois ! Des records non égalés ailleurs dans le pays. Sans parler de certains scandales, comme celui entourant la construction du nouvel aéroport qui a coûté trois fois plus cher que prévu et pris huit années de retard.
Contre-exemple absolu du modèle allemand
"Être obligé de réorganiser ces élections est la conséquence directe de l'échec et du manque de compétence global de l'administration berlinoise", constate Lorenz Maroldt, rédacteur en chef du journal berlinois Tagesspiegel. "Je constate deux problèmes. Le premier est lié à la réforme administrative de 2001. Elle a apporté beaucoup de bonnes choses, en créant douze arrondissements, mais elle a oublié de fixer les compétences de chacun – ou elle n'a pas osé. Il existe une zone grise en ce qui concerne les compétences des administrations communale et régionale. Les deux se rejettent sans cesse la responsabilité, sauf quand il s'agit d'argent, comme dans le cas de l'aéroport. Soudainement, tout le monde veut avoir son mot à dire. On a donc besoin d'une réforme claire. Or, malheureusement, on ne gagne pas des élections avec ce genre de réforme", juge-t-il. "Le deuxième problème est le manque de personnel administratif. Il est très difficile d'en trouver", ajoute ce fin connaisseur de la capitale.
Le manque de personnel, justement, est lié à des années de sous-investissements dans une ville marquée durant des années par le chômage et les dettes, et qualifiée au début des années 2000 de "pauvre mais sexy" par son ancien maire, Klaus Wowereit.
La capitale est dès lors pointée du doigt comme le contre-exemple absolu du modèle allemand et est cible d'un permanent Berlin-bashing de la part des autres régions du pays, plus efficaces, comme la Bavière et le Bade-Wurtemberg. "Je pense que tout le monde, à Francfort, Dusseldorf, Munich, regarde Berlin avec de gros yeux", commentait récemment le journaliste Jan Fleischhauer sur la chaîne de télévision Sat1. "Si l'Allemagne était dirigée comme Berlin, elle ne serait plus une nation industrielle puissante."
Berlin est une ville fascinante et dynamique qui ne cesse d'étonner. Et cela, malgré sa classe politique et son administration.
Si les Berlinois eux-mêmes critiquent leur cité, la plupart n'échangeraient toutefois pour rien au monde leur place avec d'autres villes, plus efficaces, mais moins ouvertes sur le monde et où souffle un moindre vent de liberté. "Berlin est une ville fascinante et dynamique qui ne cesse d'étonner. Et cela, malgré sa classe politique et son administration", concède Lorenz Maroldt. "Si ces problèmes n'ont pas encore enterré l'enthousiasme des gens, ils méritent quand même d'être réglés", estime-t-il. Une tâche à laquelle devra s'atteler la nouvelle équipe élue ce dimanche.