Anne Provoost : "Les Flamands ne veulent pas perdre les Ardennes"
Pour l'écrivaine flamande, les tensions entre communautés peuvent être dépassées en multipliant les rencontres entre francophones et néerlandophones.

- Publié le 27-07-2026 à 06h29
- Mis à jour le 03-08-2026 à 14h52

L'écrivaine flamande Anne Provoost, née à Poperinge en 1964, a notamment publié des romans, des recueils de poésie, des essais et des livres pour la jeunesse. Elle s'est imposée bien au-delà de la Belgique, avec le roman Vallen (1994), traduit en français sous le titre "Le Piège". Cet ouvrage sur le basculement d'un adolescent dans l'extrémisme a été traduit dans vingt langues. Son œuvre explore notamment les questions de l'identité, de la responsabilité individuelle et de la violence.
L'autrice raconte son attachement profond à la Wallonie et ses souvenirs d'enfance dans les campagnes wallonnes et ce que Flamands et Wallons peuvent apprendre les uns des autres.
En Wallonie pendant la guerre
Si elle devait emmener un ami wallon dans un endroit de Flandre pour lui montrer "qui nous sommes", Anne Provoost choisirait deux lieux : Ypres et Anvers.
"Ma famille exploitait la même ferme à Zillebeke, près de Ypres, depuis plusieurs générations. La Première Guerre mondiale a profondément marqué notre histoire familiale. Cette histoire explique sans doute pourquoi je me sens chez moi des deux côtés de la frontière linguistique", reconnaît-elle.
L'autre lieu serait Anvers, la ville où elle vit avec son mari et où elle a construit sa vie d'écrivaine.
L'autrice habite un ancien quartier populaire, près de la gare centrale, derrière le zoo. "À la fin des années septante, les premiers écologistes flamands s'y réunissaient. Le jésuite Luk Versteylen était de la partie ainsi que Mieke Vogels, qui prendra les rênes du parti Agalev (Groen). Dans ce quartier d'Anvers où nous habitons, il y avait aussi les anciens bureaux de Karel Dillen, le fondateur du Vlaams Blok. Cette proximité résume assez bien la diversité d'Anvers", s'amuse Anne Provoost.
Mais lorsqu'on lui demande ce qui lui manquerait le plus si la frontière linguistique disparaissait, sa réponse surprend : la Wallonie.
"Celle de mon enfance ! J'y ai vécu des moments inoubliables. La Wallonie n'est pas un pays étranger pour moi, elle fait partie de mon histoire. Je ne souhaite pas que la Belgique soit divisée en deux parties, l'une néerlandophone et l'autre francophone. Ce serait une perte immense. Pour de nombreux Flamands, les Ardennes sont un véritable havre de paix où il fait bon vivre. Nous ne voulons pas les perdre", appuie-t-elle.
Une autre manière de vivre
Son attachement à la Wallonie est aussi familial. Enfant, Anne Provoost a passé beaucoup de temps à Ecaussinnes, dans la ferme où ses grands-parents s'étaient installés après avoir quitté la Flandre pendant la guerre.
"La Wallonie était un monde nouveau pour moi. J'y découvrais une autre ambiance. Chez nous, en Flandre-Occidentale, je parlais mon dialecte. En Wallonie, j'ai découvert une autre langue, une autre manière de vivre", précise-t-elle.
Cet attachement trouve son origine dans l'histoire de son grand-père.
Réfugié en France alors qu'il était encore enfant, il avait dû quitter Zillebeke en 1914. Garçon de courses chez un châtelain francophone, il y apprit le français. Devenu adulte, il accompagna ensuite des fermiers flamands qui allaient s'installer en Wallonie, faisant le lien entre les deux communautés grâce à sa bonne maîtrise du français. " C'est ainsi que la langue française est entrée dans ma vie. Je n'aimerais pas vivre dans un pays sans frontière intérieure. Je trouverais cela un peu fade. Encore faudrait-il apprendre à mieux être à l'écoute les uns des autres", expose-t-elle.
Pour Anne Provoost, les tensions entre communautés peuvent être dépassées en multipliant les rencontres entre francophones et néerlandophones.
"Les défis auxquels nous sommes confrontés rendent la coopération indispensable. Il faut arrêter de se lancer des petites phrases assassines. La réussite passe par l'écoute, par la rencontre, par la volonté de mieux comprendre l'autre", renchérit-elle.
Peur de faire des fautes en français
Le verbe "renoncer" ne figure pas dans le dictionnaire d'Anne Provoost. L'écrivaine est prête à se battre pour défendre certaines valeurs.
"Ce qui me dérange, c'est le durcissement du débat autour des questions identitaires. Chacun doit pouvoir dire ce qu'il pense. Mais cela ne nous empêche pas d'affirmer nos valeurs et de dire clairement quand une manière de parler nous paraît inacceptable", nuance l'écrivaine.
Selon elle, le manque de maîtrise du français chez certains Flamands ne traduit pas un désintérêt pour la Wallonie.
"Je n'ai jamais entendu un écrivain flamand dire : les Wallons ne m'intéressent pas. Beaucoup de Flamands regrettent de ne pas mieux parler français. Autrefois, les Wallons étaient gênés de ne pas bien parler le néerlandais. Aujourd'hui, la gêne est en train de changer de camp", observe notre interlocutrice.
En revanche, les différences culturelles entre les deux communautés sont réelles.
Pour l'écrivaine, le Flamand a une manière de s'exprimer plus directe, plus orientée vers l'efficacité. Le Wallon lui semble davantage privilégier la nuance, prendre davantage le temps de développer une idée.
Une différence que l'on retrouve jusque dans la traduction littéraire. Lorsque certains de ses romans ont été traduits en français, les textes se sont allongés d'environ 30 % ! "Cela montre aussi deux rapports différents à la langue. Les Flamands aiment aller droit au but. Les Wallons sont souvent perçus comme plus attachés à la conversation, au plaisir de l'échange", précise-t-elle.
"Tout le monde à vélo !"
À l'évidence, il y a quelques différences entre le nord et le sud du pays. Notre interlocutrice se dit frappée de voir un nombre si peu élevé de vélos électriques en Wallonie.
"Autrefois, je comprenais parfaitement pourquoi le vélo était moins répandu en Wallonie : les distances sont plus longues et le relief plus exigeant. Mais avec les vélos électriques, cet obstacle a largement disparu. Quand je vais à Masbourg (près de Nassogne, NdlR) où le compagnon de ma fille vit, je suis toujours surprise d'en voir si peu. C'est pourtant un moyen de transport écologique, bon pour la santé et parfaitement adapté à la région", s'exclame-t-elle.
Et quand on lui demande quelle personnalité wallonne elle apprécie, Anne Provoost s'empresse de parler de son amie, l'écrivaine liégeoise Caroline Lamarche. "Son roman" Le Bel Obscur" est en ce moment sur ma table de chevet. J'aime le regard qu'elle porte sur les choses, sa sensibilité, son écriture", conclut-elle.
Un choix qui résume bien son rapport à la Wallonie : celui d'une curiosité permanente et d'une affection durable.