Les travailleuses du sexe se sentent de plus en plus en insécurité: "Le quartier Nord est devenu pour nous un vrai coupe-gorge"

- Publié le 12-11-2019 à 06h40
- Mis à jour le 12-11-2019 à 11h33

En moins de quinze jours, deux travailleuses du sexe se sont fait agresser dans leur "carrée" au centre de Bruxelles. Les travailleuses du sexe ont la boule au ventre dans le quartier Nord, situé sur la commune bruxelloise de Saint-Josse. Les prostituées disent subir des intimidations répétées depuis de longs mois : jets d'œufs sur les vitrines (les "carrées"), carreaux cassés… La tension est encore montée d'un cran ces quinze derniers jours avec deux agressions de prostituées âgées.
Ainsi, le mercredi 30 octobre, vers 21 h 30, deux hommes se sont introduits dans la carrée d'une femme de 65 ans pour lui voler sa recette. "Ils l'ont attaquée avec une barre de fer : elle a eu le bras cassé net. Ils l'ont frappée au visage. Elle avait le cou tout noir", témoigne une collègue. "Ils lui ont dit : on va te tuer maintenant !" Alertée par ses cris, la voisine du dessus est descendue. Les auteurs avaient détalé ; la victime était dans un triste état.
Jeudi 8 novembre, au petit matin, le scénario se répète dans la "carrée" d'une autre prostituée : l'agresseur se présente comme un client avant d'attaquer la femme âgée de 60 ans avec un couteau pour lui voler sa recette.
Une heure après les faits
Dans ces deux affaires, l'Utsopi (Union des travailleu(r)ses du sexe organisé(e)s pour l'indépendance) dénonce la lenteur de réaction de la police, qui "a mis une heure" pour arriver sur place le 30 octobre, invoquant d'autres priorités, et le peu de considération et "l'invraisemblable inaction" des pouvoirs communaux.
Vendredi soir, la porte-parole de la police de Bruxelles-Nord expliquait à l'agence Belga que, si la police locale est arrivée sur place une heure après les faits, c'est en raison, ce soir-là, du nombre d'interventions exigeant d'établir des périmètres de sécurité mobilisant beaucoup de policiers. L'auteur étant en fuite et la victime prise en charge par les ambulanciers, cette intervention devenait moins urgente que les autres en cours, a justifié la police.
Mais les travailleuses du sexe n'en démordent pas. Active depuis 1992 dans le quartier, Marie a vu le contexte se dégrader. "Il n'y a jamais eu autant d'agressions. Il n'y a aucun respect pour nous : on nous méprise. Il n'y a pas eu de réaction de la commune. Personne n'est venu voir comment on allait."
Chaque prostituée doit payer une taxe de 3300 euros par an à la commune de Saint-Josse pour occuper une carrée. "Ils font quoi avec cet argent ? Il devrait aussi servir à assurer notre sécurité ! Au lieu de ça, on laisse libre cours aux marchands de sommeil, au trafic de drogue et d'armes et on nous remet tout sur le dos. C'est pourtant nous qui réclamons plus de patrouilles et de patrouilles en rue", tempête Marie.
Les travailleuses du sexe du quartier sont souvent dans des situations de vulnérabilité, une grande précarité économique ou sans papiers. "Il y a trop de haine dans ce quartier. Il n'y a plus que les dealers qui travaillent. C'est devenu un coupe-gorge."
"La Brute" met la prostitution dans tous ses états
Hasard du calendrier, c'est ce mardi soir que le collectif "La Brute" crée Paying for it ! au Théâtre national. Pendant plus de deux ans, Jérôme De Falloise, Raven Ruëll, Anne-Sophie Sterck, Wim Lots et Nicolas Marty, chevilles ouvrières du collectif, ont investigué sur le marché sexuel en Belgique, en explorant les différentes formes que prend la prostitution. Avec sept jeunes lauréats du Conservatoire royal de Liège, ils ont mené une véritable enquête en se rendant derrière les vitrines et en rencontrant les acteurs (prostituées, brigade des mœurs, clients, assistants sociaux, travailleurs d'associations de soutien aux travailleurs du sexe…) dont ils ont recueilli les témoignages.
Sonia Verstappen, qui a exercé pendant 35 ans en vitrine, dans le quartier Nord à Bruxelles, les a guidés dans ce monde qui tourne jour et nuit. Aujourd'hui retraitée, elle milite pour la reconnaissance des droits des prostituées.
Les filles et les gars de "la Brute" ont ainsi voulu montrer la prostitution dans tous ses états : la traite, l'exploitation de très jeunes filles, le travail de rue mais aussi le métier choisi par certaines femmes, une réalité souvent occultée voire niée par la société. La parole de ces femmes-là trouvera d'ailleurs un écho tout particulier dans Paying for it ! Parce que c'est un des objectifs du collectif "La Brute" : "s'engager dans des zones de non-pensée et lever le voile sur des sujets tabous", indique Jérôme De Falloise.
Du théâtre documenté
L'objet théâtral qui en résulte se base uniquement sur les témoignages recueillis, ce qui en fait une forme de théâtre documenté plutôt que documentaire, poursuit-il. "On travaillait déjà sur le caractère polymorphe de la prostitution lors d'un atelier au Conservatoire de Liège. La rencontre avec Sonia a été un choc. On s'est rendu compte de notre ignorance. Nos représentations ont bougé. Je ne réalisais pas qu'il y avait autant de prostitutions qu' il y a de prostituées", explique Jérôme.
Anne-Sophie Sterck enchaîne : "On s'est rendu compte que ce que font les prostituées est proche d'un métier du soin. Elles touchent des corps et parlent avec les gens. Ce sont des assistantes sociales ou des psys, avec le sperme en plus, comme dit Sonia. Elles sont utiles à la société".
La pièce explore les différents chemins qui mènent à la prostitution - forcée, consentie ou choisie -, qui croisent ceux de la toxicomanie, de la grande pauvreté, de la migration ou de l'exil. Elle veut aussi replacer la question du sexe dans notre société. "On a surtout voulu lever le stigmate qui frappe ces femmes, qui les écrase, elles et leur entourage", ajoute Anne-Sophie Sterck. "Ce n'est pas le rapport tarifé qui fait la prostituée, mais le stigmate."
Si l'équipe artistique se défend de faire l'apologie de la prostitution, elle rappelle, en continu, que vouloir la cacher ou l'invisibiliser, c'est la rendre pire.
Au Théâtre national, du 12 au 23/11. www.theatrenational.be