Philippe Faucon : "Les harkis sont absents du cinéma français"
Dans "Les Harkis", le Français rend hommage à ces Algériens ayant choisi de combattre pour la France durant la Guerre d'Algérie.

- Publié le 16-01-2023 à 09h39

Avec Les Harkis★★, en salles ce mercredi, Philippe Faucon revient sur le souvenir douloureux de la Guerre d'Algérie, et plus spécifiquement sur le sort réservé aux supplétifs algériens de l'armée française. Nous avions rencontré le cinéaste français en novembre dernier, lors du 19e Festival de Marrakech, où il dévoilait son film au public marocain. C'est d'ailleurs au Maroc qu'il a tourné son onzième long métrage, après notamment La Désintégration en 2011 ou Fatima, qui lui avait valu le César du meilleur film en 2016.

Avec ce film, on a l'impression que vous racontez une page de son Histoire que la France ne veut pas voir…
Oui, bien sûr. Il y a aussi une volonté de revenir sur un épisode qui n'a pas beaucoup été abordé par le cinéma en France, la Guerre d'Algérie en général et en tout cas cette question des harkis et de leur abandon. C'est quelque chose qui est très absent du cinéma français.
Dans les villages de France, les harkis étaient mal vus… La situation a-t-elle changé ?
Les choses restent très présentes. Il y a des gens qui veulent sortir de cette histoire, qui considèrent que c'est l'histoire de leurs parents. Et puis il y a des gens qui restent porteurs de quelque chose de très à vif, parce que c'est une communauté qui a été extrêmement stigmatisée. Pendant dix ans, ce sont des gens qui ont été complètement séparés du reste de la société française, placés dans des camps dont ils n'avaient pas le droit de sortir sans autorisation. Certains enfants sont morts de froid l'hiver. Des pères ont fini en psychiatrie, alcooliques, etc. Cette histoire a eu des conséquences non seulement sur la génération qui a vécu la guerre, mais aussi sur les suivantes, avec des enfants déscolarisés, complètement perturbés. C'est une population qui a vécu des déchirements identitaires. En Algérie, ils étaient considérés comme des traîtres. En France, ils étaient souvent considérés comme des Arabes comme les autres.
Vous êtes né au Maroc, vous avez vécu en Algérie. Mais vous êtes en porte-à-faux avec les positions habituelles des pieds-noirs…
Effectivement. J'avais quatre ans quand la guerre s'est terminée, mais on en a ressenti les résonances très longtemps. On sentait qu'il y avait quelque chose qui avait marqué les adultes, les parents, dont on ne parlait pas devant nous. On sentait qu'il y avait eu des violences, des traumatismes. Par la suite, je me suis aussi intéressé à ce qui intéressait les gens de mon âge. J'ai choisi de faire du cinéma et j'ai abordé d'autres sujets. Puis, à un moment, cette histoire m'a rattrapé. J'ai commencé à lire des choses, qui n'étaient pas facilement accessibles, comme aujourd'hui avec Internet. Il n'y avait pas de DVD et les quelques films qui existaient étaient compliqués à voir ; ils n'étaient évidemment jamais diffusés à la télé. C'est allé vers un premier film, La Trahison (en 2005). Effectivement, j'étais souvent en décalage par rapport à un sentiment qui restait très présent chez les gens auxquels ma mère était liée par son histoire.
"En France, les harkis étaient souvent considérés comme des Arabes comme les autres."
Les Harkis est un film de guerre. On ne vous attendait pas dans ce genre…
La Guerre d'Algérie, en raison de la disproportion des forces en présence, c'est une guerre d'embuscades, ce n'est pas une guerre de confrontation. C'est une guerre d'attente, souvent d'ennui, de marches harassantes à la recherche d'un adversaire qui se dérobe et avec un sentiment grandissant d'inutilité, de doute qui ronge les têtes. C'est plutôt cette atmosphère-là que le film restitue. Et puis il y a quelques accrochages. Effectivement, là, ce sont des choses qui doivent être très précises, qu'on n'improvise pas au dernier moment. Surtout quand il y a des tirs, des impacts, des choses comme ça, ça demande d'être prédécoupé, voire sommairement story-boardé…
La violence est aussi présente à l'écran dans les scènes de torture. Comment avez-vous pensé sa représentation ?
La Guerre d'Algérie est une période d'extrême pratique de la violence par les deux camps. Si on aborde cette période, ce n'est pas quelque chose qu'on peut occulter ou minimiser. Il y a eu des moments où j'ai pensé qu'il fallait montrer les choses. À d'autres, j'ai fait le choix de ne pas montrer. Comme quand une femme tourne la tête pour ne pas voir un égorgement. J'ai pensé que ça suffisait…
La Trahison, La Désintégration, Fatima… Beaucoup de vos films traitent des liens entre le Maghreb et la France…
C'est mon histoire personnelle ; j'ai également été mariée avec une femme d'origine algérienne (sa productrice et coscénariste Yasmina Nini-Faucon, NdlR). Quand j'ai tourné Samia (en 2000), je trouvais que les personnages de cette histoire étaient extrêmement peu présents sur les écrans du cinéma français. Je trouvais ça étrange, anormal. Il y avait un décalage entre la réalité de la société française et sa représentation sur les écrans. D'ailleurs, quand on a cherché les interprètes du film, on ne les trouvait pas en agence… C'était des personnages qui n'étaient absolument pas représentés, donc il n'y avait pas d'interprètes… Sur une période de 20 ans, ça s'est heureusement complètement bouleversé. Il y a eu un moment où, effectivement, ces personnages sont apparus dans les récits au cinéma et à la télévision. Donc les agents ont commencé à s'intéresser à eux. Et aujourd'hui, on trouve en agences des gens d'une vingtaine d'années pour jouer ces personnages. Mais, à l'époque de Samia, ça n'existait absolument pas.
