"Super Mario Bros." sauve les "intellectual properties" du game over
À partir d'un blockbuster de l'été 2023, nous analysons les tendances récentes de l'industrie du cinéma. Episode I : l'ère des IP.

- Publié le 18-07-2023 à 16h00
- Mis à jour le 20-07-2023 à 11h00

Rien ne va plus à Hollywood : les super-héros comme Flash s'essoufflent, le public boude les films de Pixar et Indiana Jones semble avoir perdu sa boussole du succès… Pour ne rien arranger, les scénaristes font la grève du clavier.
Il n'y a que Super Mario Bros. qui bondit de joie, avec plus d'un milliard de dollars de recettes. Il est le seul film de l'année et le cinquième depuis la pandémie à dépasser ce montant (après Spider-Man : No Way Home, Top Gun : Maverick, Jurassic World Dominion et Avatar : La voie de l'eau).
Du "tentpole" aux "IP"
La pandémie a fragilisé un modèle économique qui ne repose plus que sur deux mots : tentpole et franchise. À l'origine, il y a l'event movie, le film événement, marqueur de la saison. Les Dents de la mer en est le prototype.
Le film de Spielberg a engendré le tentpole, soit un film à grand spectacle, pilier financier de l'édifice. "Les tentpoles ont reçu ce nom parce qu'ils étaient censés soutenir une structure qui contenait également des drames, des comédies romantiques, des thrillers voire, même, des idées novatrices" explique Ben Fritz, spécialiste de Hollywood, auteur de The Big Picture : The Fight for the Future of Movies (Harper&Collins, 2019).
Depuis l'an 2000, les tentpoles se résument à deux lettres : les IP (intellectual properties ou propriétés intellectuelles), des adaptations d'œuvres déjà populaires. En 2019, sur les vingt films ayant engrangé le plus de recettes, dix-huit étaient des franchises dont dix IP, selon les données du site Box Office Mojo.
La plus ancienne IP fait encore recette : son nom est Bond, James Bond. Mais aujourd'hui, les IP ont troqué le smoking pour le spandex coloré des super-héros. Le premier d'entre eux, Superman a pris son envol en 1978, issu de DC Comics, filiale de la Warner. Quand le Kryptonien s'est fatigué, Warner a exhumé Batman. Après quatre premiers films, la chauve-souris était déjà éreintée.
Un géant en faillite
L'histoire des IP aurait pu s'arrêter là et Hollywood chercher la prochaine martingale (et le nouveau Kubrick) entre deux Spielberg, un Soderberg et un Ridley Scott. Mais une faillite colossale a propulsé sur les écrans du monde entier les super-héros de l'éditeur Marvel, Spider-Man, Iron Man, Captain America et autres Avengers.
En 1996, Marvel est en faillite. Le groupe endetté est racheté par un de ses créanciers, le marchand de jouets Toy Biz, qui détient les licences pour les jouets Marvel. Ses propriétaires sont Ike Perlmutter et Avi Arad. Perlmutter n'entend rien aux super-héros. Arad en est fan.
Comment écouler des jouets ? George Lucas a donné le mode d'emploi : avec des films. Arad produit d'abord avec la chaîne Fox une série d'animations adaptée de la série X-Men. Elle débouche en 2000 sur le premier film de super-héros de l'ère moderne, X-Men de Bryan Singer.
Spider-Man s'offre une toile
Suite à des cessions antérieures, le studio Sony a récupéré les droits d'adaptation de Spider-Man (James Cameron fut un temps attaché à un projet avec ses producteurs de Terminator).
Marvel a désespérément besoin d'argent frais et d'un nouveau deal. Perlmutter offre à Sony les droits de vingt-cinq personnages Marvel – dont Iron Man et Captain America – pour vingt-cinq millions de dollars. Une somme à l'époque, mais une paille en regard de ce que les films Marvel ont rapporté depuis. Les patrons de Sony ne veulent que Spider-Man.
Le film, signé Sam Raimi, avec Tobey Maguire, sort en mai 2002. Il bat aussitôt quantité de records – dont celui des ses confrères X-Men et d'un petit sorcier dont le premier volet des aventures est sorti six mois plus tôt. Spider-Man est le premier tentpole à atteindre 100 millions de dollars en trois jours en 2002. Il demeure la sixième adaptation de comics la plus rentable de tous les temps.
Le déclin de l'audace
L'ère des IP est lancée. Le pic est atteint en 2016 : cette année-là, les studios hollywoodiens sortent pas moins de trente-sept suites, reboots et autres spin-offs. Au même moment, les télévisions et premiers streamers, dont Netflix, produisent 454 séries originales – deux fois plus qu'en 2010.
Ces deux phénomènes sont corrélés, selon Ben Fritz : "L'émergence de production de série audacieuse et originale est directement liée au déclin de l'audace et de l'originalité dans la production cinématographique à l'ère des franchises."
À Hollywood, la valeur se détermine à l'aune des résultats du dernier film. Suite aux lancements mitigés présents de The Flash et Indiana Jones et le cadran de la destinée, la Reine IP aurait-elle du souci à se faire ? Rien n'est moins sûr. Super Mario l'a sauvée du game over.
