Joachim Lafosse clôture la Compétition cannoise en beauté avec "Les Intranquilles"

Le cinéaste bruxellois était, ce vendredi soir à 19h, le dernier à entrer en lice en Compétition à Cannes avec un nouveau film très personnel sur les troubles bipolaires, emmené par deux comédiens brillants: Damien Bonnard et Leïla Bekthi.

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Hubert Heyrendt, à Cannes

La place du dernier film dévoilé en Compétition d'un festival est stratégique. Si, après deux semaines de projos intenses, les jurés sont, comme les festivaliers, au bout du rouleau, ce dernier film est aussi celui qui sera le plus frais en mémoire au moment de passer aux tours de vote. Ce fut le cas à Berlin et à Venise l’année dernière où, montrés le dernier jour du festival, There is No Evil de l’Iranien Mohammad Rasoulof et Nomadland de Chloé Zhao décrochèrent l’Ours d’or et le Lion d’or. On souhaite évidemment la même chose à Joachim Lafosse, qui clôturait ce vendredi soir le Compétition du 74e Festival de Cannes avec Les Intranquilles, un nouveau film très personnel et très intense.

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Une énergie impossible à canaliser

Peintre reconnu, Damien (Damien Bonnard) déborde d’énergie dans la maison de vacances au bord de la Méditerranée où il passe quelques jours avec sa femme Leïla (Leïla Bekhti) et leur jeune fils Amine. Demain, son galeriste (Alexandre Gavras, l’un des producteurs du film) débarque. Du coup, Damien répare les Solex en pleine nuit, prépare un vrai gueuleton, tout en multipliant les longueurs dans la piscine… Leïla la supplie: « Va te reposer… » Le lendemain, il fait un détour au service psychiatrique de l’hôpital local…

Dans leur nouvelle maison, où Damien a installé son atelier de peintre et Leïla son atelier de restauratrice de meubles anciens, le comportement de l’homme, pris d’une folie créatrice en vue de sa prochaine expo, est de plus en plus erratique. Ni sa femme, ni son fils ne sont capables de le calmer ou de lui faire prendre son traitement.

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Thriller psychologique

Dans son neuvième long métrage, Joachim Lafosse aborde, une fois encore, une histoire de famille dysfonctionnelle, comme c’était le cas dès son premier long en 2014, Folie privée. Depuis, il n’a cessé de creuser ce thème. Et Les Intranquilles est peut-être plus personnel encore. Son film, le cinéaste bruxellois le présente en effet comme « autobiographique ». Sans que l’on sache réellement la part qui se rapporte à ses parents et celle qui le concerne dans ce personnage à l'énergie explosive…

Au-delà de cette exploration, forcément douloureuse, des conséquences des troubles bipolaires sur un couple et leur enfant, Lafosse s’intéresse en effet à la figure d’un artiste qui ne peut créer que dans la pression, voire le conflit. L’auteur projette forcément une partie de lui dans ce personnage, pour interroger le rapport à la création.

Dans une très belle scène, Damien lit son horoscope à son fils, où on lui recommande de ne jamais avoir peur du ridicule, de ne jamais avoir honte. Car c’est la peur du ridicule qui étouffe la créativité. Un mantra que pourrait reprendre à son compte le cinéaste bruxellois, qui n’a jamais eu peur ou honte de laisser exploser à l’écran les émotions les plus sombres et de laisser transparaître dans ses récits ses traumatismes personnels.

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Un duo d’acteurs épatant

Pour incarner cet homme malade de trop aimer la vie, jusqu’à ce qu’elle le détruise, Lafosse a fait appel à Damien Bonnard, à nouveau impressionnant d’engagement dans ce rôle douloureux. Révélé par Alain Guiraudie dans Restez vertical en 2016, revu en flic de banlieue dans Les Misérables de Ladj Ly, l’acteur français — également présente cette année à Cannes de The French Dispatch de Wes Anderson, même si c’est pour une micro-scène — est presque effrayant de vérité. Tant dans les passages maniaques — notamment dans les très belles séquences où on le voit peindre frénétiquement (l'acteur est d'ailleurs crédité au générique comme le coauteur des toiles) —, que les phases dépressives.

Face à lui, Leïla Bekhti est désarmante d’impuissance dans le rôle de cette femme qui aile un homme avec lequel il est impossible de vivre. Car ce sont bien elle et lui qui sont Intranquilles. Lui, parce qu’il est incapable de se reposer à moins d’être bourré de médicaments. Elle, parce qu’elle vit sans cesse dans l’angoisse d’une nouvelle crise. Un sentiment de tension permanente qui se transmet au spectateur dans un drame intense qui prend les formes d’un thriller psychologique d'une rare intensité. Grâce au talent des comédiens, mais aussi de la mise en scène, sobre, épurée, qui traque la vie, de Joachim Lafosse.

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