"Je me suis pris une énorme claque en menant mon enquête sur la contraception masculine"
Pour Anne-Sophie Delcour, "il n'est pas facile de remettre en cause les idées collectives dont on hérite. C'est courageux de mettre un slip contraceptif".
- Publié le 28-05-2022 à 11h46
- Mis à jour le 29-05-2022 à 09h50

Si vous l'avez déjà vue sur les antennes de la RTBF, c'est dans un autre registre que s'illustre cette fois la journaliste belge Anne-Sophie Delcour. La jeune femme a sorti un premier ouvrage, "L'homme sous pilule" (éditions Marabulles), une bande dessinée, co-écrite avec Lucy Macaroni, dans laquelle elle aborde le sujet encore assez méconnu de la contraception masculine. Un changement de cap qui l'enchante : "J'ai l'impression d'être plus à ma place là que dans d'autres projets", confie-t-elle. Anne-Sophie Delcour est l'Invitée du samedi de LaLibre.be.
Pourquoi avoir voulu écrire sur la conception masculine ? Est-ce lié à un récit personnel ?
On s'est toutes posées la question entre copines de savoir si on prenait la pilule, si cela avait changé quelque chose à notre quotidien. Une ancienne histoire d'amour a également hautement inspiré ce récit. Mon mec de l'époque n'aimait pas trop les préservatifs. Je ne prenais plus la pilule, donc il fallait trouver une solution. Il m'a dit qu'il voulait bien prendre la pilule. Avec tous les articles qui annonçaient l'arrivée imminente d'une pilule masculine depuis 10 ans, je me suis dit qu'elle devait exister. Sur Google, j'ai trouvé des ateliers de couture de slips contraceptifs. Je me suis dit: "C'est quoi cette blague ?". Puis j'ai vu que des journées étaient organisées au planning familial au cours desquelles est discutée la contraception pour les hommes et pour les femmes. Je suis allée voir, par curiosité journalistique.
Qu'avez-vous découvert durant votre enquête ?
J'ai découvert qu'il existait une contraception masculine, que ce n'était pas en devenir. Au planning familial, des hommes contraceptés m'ont expliqué leur choix. J'ai appris que des médecins se battaient pour ça depuis les années 80 et qu'on n'en parlait pas. Je ne savais pas que ça existait, je me suis pris une énorme claque.
Comment s'est déroulée l'enquête ?
J'ai rencontré ce premier homme contracepté qui a fait la Une d'un magazine : Pierre Colin. Il a été d'une énorme aide et j'ai pu tisser ma toile. J'ai rencontré Maxime Labrit (le concepteur de l'anneau contraceptif ndlr), Erwan Taverne d'une association du sud de la France, le Dr Soufir qui a inventé les injections, le Dr Daniel Murillo en Belgique. Je me suis beaucoup documentée, j'ai appelé plein de connaisseurs en contraception masculine, des philosophes et sociologues... Cette enquête a duré un an et demi. Ensuite, j'ai voulu transposer ça sous forme de fiction amoureuse.
Vous êtes journaliste TV. Pourquoi avez-vous choisi la BD ?
Au départ, je voulais en faire un documentaire, mais j'avais envie de rigoler avec ces questions. Ce n'est pas parce qu'on parle d'un sujet sérieux qu'on ne peut pas le détourner. J'ai toujours mieux appris en rigolant. Donc la BD était le support parfait : je pouvais amener le côté fantaisiste rigolo et en même temps avoir un vrai travail de fond.
Vous mettez en scène le parcours compliqué de Max, qui essaie de trouver une contraception adéquate. A quel point est-ce difficile pour un homme d'accéder à ces informations ?
C'est facile dès le moment où on les trouve. Par contre ce que je voulais signifier dans le parcours un peu alambiqué de Max, c'est que ce n'est pas facile de remettre en cause les idées collectives dont on hérite. Comme le fait qu'un homme n'est pas viril s'il n'est pas fertile. C'est courageux de mettre un slip contraceptif, de déplacer ses testicules. La démarche est plus laborieuse, ce n'est pas aussi pratique que la pilule féminine.

A travers le prisme de la contraception masculine, vous évoquez beaucoup d'autres sujets : le couple, la sexualité, le désir d'enfant, la relation amoureuse…
Au départ, c'était l'itinéraire d'un homme à la recherche de sa contraception et, au milieu de l'écriture, je me suis dit que j'allais insuffler un peu plus de féminin. D'un personnage principal, je suis passée à un couple. Je n'avais pas prévu de mettre autant de récit personnel, je me cachais bien derrière les personnages. Puis j'ai décidé d'ouvrir mon sac. D'ailleurs, je me dis que c'est une bonne chose qu'il y ait ce couple parce que, finalement, mon souhait c'est qu'il y ait une discussion entre l'homme et la femme. Je ne veux pas revendiquer une contraception masculine à tout prix.
Comment souhaitez-vous voir évoluer les choses dans le domaine de la contraception ?
Je voudrais qu'il y ait des études complémentaires et des financements pour trouver peut-être une pilule qui ne soit pas hormonale et quelque chose qui soit plus facile à l'emploi pour l'homme. Ainsi la charge pourrait passer de l'un à l'autre. La femme ne serait plus seule dans cette affaire. En enquêtant, je me suis rendu compte que c'est bien l'invention de la pilule féminine qui a sorti l'homme de l'équation du couple. On a eu l'habitude de cloisonner la contraception à un monde médical, alors que ça le dépasse largement.
Le 24 mars dernier, une équipe américaine a annoncé avoir mis au point une pilule contraceptive pour homme non hormonale, donc sans effets secondaires, efficace à 99 %...
Ça serait génial. Après on revient à dire que cela va arriver dans 10 ans. Cette pilule, si elle est testée sur des souris, elle le sera sur des singes et puis sur des hommes donc on n'y est pas encore. Sauf que ça existe déjà, rappelons-le.
Dans les années 70, on voyait la pilule féminine comme une manière de libérer sexuellement la femme. Est-ce toujours le cas ? Partager la charge contraceptive dans le couple, est-ce un bon moyen pour davantage libérer la sexualité des hommes et des femmes ?
On ne peut pas nier que l'invention de la pilule a permis à des femmes de sortir de leur rôle de mère, ça a été une révolution, ça a libéré les femmes. Mais le rapport à la sexualité et celui à la contraception vont ensemble. J'ai vu des hommes et des femmes qui discutaient ensemble ouvertement de leur sexualité. Je pense que quand on ose discuter, on ne fait qu'améliorer la relation, ça libère. Ça n'est pas facile, ça demande du courage. Et puis surtout ça m'a donné une leçon de vie : moi qui me croyais très libre, je me suis rendu compte que j'avais plein de tabous et que je portais plein de biais de genre.
Vous remettez aussi en cause le désir d'enfant comme but ultime du couple
Mes trois amies d'enfance tombent enceintes l'année de mes 35 ans et l'amoureux avec qui j'étais savait qu'il ne voulait pas d'enfant. Moi je ne savais pas, du coup je me suis demandée : est-ce que je m'en vais ? Est-ce qu'il m'aime vraiment s'il ne veut pas d'enfant ? … Toutes ces questions m'ont permis de me repositionner. De mon point de vue, avoir des enfants avec quelqu'un, ça n'a rien à voir avec de l'amour. Il y a la relation d'amour, et avoir un enfant c'est un lien différent qu'il faut entretenir d'une autre manière. On est nombreux à se perdre dans ces rôles différents. Peut-être que ça aiderait à entretenir des relations plus saines si on arrivait à bien départager les choses. Mais je n'ai pas d'enfant donc je peux me taire.
A qui souhaitez-vous vous adresser ? Qui avez-vous voulu toucher avec ce livre ?
Ça serait génial si j'arrivais à rapprocher les hommes et les femmes autour de ces questions. Ce travail m'a tellement permis d'évoluer toute seule et dans mes relations amoureuses. Si j'avais pu le faire 10 ans plus tôt, j'aurais gagné tellement de temps. Donc j'espère profondément pouvoir aider, réconforter des femmes et des hommes par rapport à leurs questions. C'est prétentieux de dire ça, mais j'espère aussi libérer la parole.
Dans les années 80, les pionniers de la contraception masculine n'ont pas été pris au sérieux. Pensez-vous que la société est prête aujourd'hui ?
En tous les cas, il y a tout un pan de la population qui remet en question la prise d'hormones, de médicaments. C'est mon cas. Je précise que je ne remets pas en cause les procédés médicamenteux, les maladies existent et vive les médicaments. Mais dans certains cas je pense qu'on peut trouver quelque chose de plus naturel. Dans cette mouvance, une place se crée autour de la contraception masculine. Le slip contraceptif est naturel, réversible, il n'est pas dangereux pour la santé de l'homme.
Et les hommes, pensez-vous qu'ils sont prêts pour la contraception ?
Moi je pense que oui. Peut être qu'ils sont marginaux, il n'y a pas un million d'hommes qui attendent leur contraception dans la rue comme je peux le mettre en scène dans la BD avec une fausse manifestation. Mais beaucoup d'hommes se questionnent. Ils ne sont pas contre. Mais ils souhaiteraient un contraceptif plus simple d'emploi, c'est tout à fait légitime. Il y avait des freins à une époque au niveau idéologique, notamment quant à l'angoisse de la castration. Mais j'ai l'impression que ce n'est plus le cas à présent. Les gens sont prêts à renégocier notre système de croyances pour le mettre au service d'une relation plus égalitaire et plus jolie.
Quel regard portent aujourd'hui les militants que vous avez rencontrés?
Ils sont hyper contents. Ils voient comment les choses ont évolué en très peu de temps et ils ne sont pas découragés. Maxime Labrit, qui a inventé l'anneau, a fait exploser le nombre d'hommes contraceptés. Sur le temps de mon enquête, on est passé de quelques centaines à 10 000 contraceptés en France.
Vous parlez dans votre livre de la différence entre la France et l'Angleterre, où beaucoup plus d'hommes sont vasectomisés (1 homme sur 5). Pensez-vous qu'il faudrait repenser le système médical en France ?
Je suis loin de pouvoir repenser le système médical, mais oui il y a quelque chose à changer fondamentalement. Les médecins ne sont pas beaucoup formés à la vasectomie. Ils ne la proposent donc pas de manière naturelle et ils n'ont aucune obligation de le faire. En Angleterre, les médecins ont l'obligation de parler de tous les procédés contraceptifs à quelqu'un qui vient les consulter à ce sujet. Si le médecin, premier prescripteur en contraception, ne parle jamais de vasectomie et de contraception masculine, je ne vois pas comment on peut faire évoluer les choses. Il y a 16 fois plus de ligature des trompes alors que la vasectomie peut se faire en 10 min dans le cabinet d'un généraliste.
Vous avez mené votre enquête en France et en Belgique. Y a-t-il une différence entre les deux pays sur ces questions ?
J'ai l'impression que la Belgique avance un peu plus vite que la France. C'est une impression personnelle, dans les faits il n'y a pas assez de chiffres. D'après tous les militants, c'était plus facile de faire changer les choses en Belgique. Je ne sais pas pourquoi sincèrement.
Anne-Sophie Delcour, L'homme sous pilule, Ed. Marabulles (2022)