La Corée du Sud et la Belgique face à un monde troublé : "Il est important de respecter les normes internationales et nos alliances"
À l'occasion des 125 ans des relations bilatérales entre les deux pays, l'ambassadeur du huitième partenaire de l'Union européenne s'exprime sur les urgences du moment

- Publié le 28-03-2026 à 07h03
- Mis à jour le 28-03-2026 à 11h47

Mars 2026 marque un jalon dans les relations bilatérales entre la République de Corée et le Royaume de Belgique, célébrant le 125e anniversaire de l'établissement de leurs liens diplomatiques – le 23 mars 1901 – avec la signature d'un traité d'amitié, de commerce et de navigation.
Cette amitié s'est scellée, notamment, lors de la guerre de Corée, qui éclata en juin 1950. Sous l'égide des Nations unies, quelque 3500 volontaires belges ont été parmi les premiers contingents étrangers à venir soutenir la Corée du Sud contre l'invasion par la République populaire démocratique de Corée.
La commémoration de ces relations intervient dans un climat de transformations géopolitiques majeures, où la sécurité de la péninsule coréenne et celle du continent européen ne sont plus des théâtres isolés, mais des espaces stratégiques interconnectés.
La Corée du Nord a envoyé des troupes en Ukraine, tandis que les États-Unis ont dégarni leurs défenses aériennes en Corée du Sud au profit de leurs alliés du Golfe. Le dirigeant suprême Kim Jong-un affirme que la guerre menée par les États-Unis contre l'Iran démontre que son pays a eu raison de se doter d'armes nucléaires. En guise de rappel, Pyongyang a d'ailleurs effectué ces dernières semaines à plusieurs tirs de missiles de croisière et de roquettes "pouvant être équipées d'ogives nucléaires", selon les médias d'État nord-coréens.
Nous avons pu nous entretenir avec l'ambassadeur de la République de Corée du Sud, Ryu Jeong-hyun, qui est aussi ambassadeur auprès de l'Union européenne (UE), ainsi que de la Mission permanente auprès de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (Otan).
La guerre en cours au Moyen-Orient affecte aussi la Corée du Sud. Comment votre gouvernement perçoit-il cette crise et l'évolution des alliances ?
La relation entre la Corée et l'UE s'affermit. Face à cette crise, la Corée a exprimé officiellement sa préoccupation. Elle souhaite une résolution diplomatique du conflit. À titre personnel, de 2021 à 2023, j'étais ambassadeur en Iran, en poste à Téhéran. Je connais l'importance de la région pour l'approvisionnement énergétique de nombreux pays dont la Corée et le Japon. La stabilité et la paix dans cette région sont primordiales.
Si l'on comprend bien la position de votre gouvernement, le multilatéralisme doit rester la priorité dans les relations internationales ?
Le multilatéralisme est primordial à nos yeux. Toutes les alliances sont précieuses. Celle avec les États-Unis demeure importante pour la Corée. Mais les relations avec tous les autres pays le sont aussi. La coopération avec l'UE, à cet égard, est plus précieuse que jamais. Nous veillons à renforcer cette coopération, de même que nos partenariats en Asie, par exemple au sein de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est (Asean).
Dans ce domaine, la Corée a convenu d'un Partenariat de sécurité et de défense (PSD) avec l'UE. Quelle est la feuille de route en vue d'intégrer davantage l'industrie de défense coréenne au marché européen, notamment en Belgique ?
Je déplore cette guerre qui s'éternise depuis cinq ans en Ukraine. La sécurité en Europe ne concerne pas que l'Europe. Elle impacte le monde entier. La guerre en Ukraine pose un défi de sécurité pour l'UE. Les initiatives RearmEU et Safe [le plan d'investissement de l'UE pour la défense et son outil d'emprunt] visent à renforcer cette sécurité. Nous avons manifesté notre disponibilité dans ce cadre. Nous souhaitons élargir notre collaboration avec l'Alliance atlantique. Mais aussi de développer les partenariats au sein de l'industrie de la défense avec certains pays européens. Nous souhaiterions avoir une approche globale, dans le cadre de l'UE. Nous partageons les mêmes valeurs fondamentales avec l'UE, la démocratie, l'économie de marché et notamment dans le domaine des droits de l'homme au sein d'un ordre fondé sur des règles. Des échanges sont envisagés avec la Belgique afin de renforcer notre coopération.
Y a-t-il un domaine plus spécifique dans lequel la Corée pourrait apporter son expertise à la Belgique ?
Un des aspects peut notamment porter sur la protection de l'espace aérien, face à des menaces comme les drones. C'est une bonne démonstration de l'expérience que peut partager la Corée. La Corée disposant de technologies avancées en matière de défense antiaérienne, je suis convaincu qu'une coopération dans ce domaine produira des résultats tangibles.
Suite à l'expiration du traité de non-prolifération nucléaire Start, l'initiative "END" du président Lee Jae-myung et son ambition de "coexistence pacifique" sont-elles réalistes ? Comment Séoul compte-t-il maintenir la solidarité avec ses partenaires européens alors que le débat sur la dissuasion nucléaire s'intensifie, tant en Corée qu'en Europe ?
La Corée du Nord a envoyé des troupes et des armements en Russie dans le cadre du conflit en Ukraine. Ceci démontre que cette guerre, sur le sol européen, concerne également la sécurité des Coréens. Nous sommes soucieux du fait que la Corée du Nord a la capacité de produire des armes nucléaires. En outre, sa participation au conflit en Ukraine apporte à ses troupes une expérience du combat sur le terrain. Le transfert par la Russie de technologies militaires de pointe à la Corée du Nord suscite également des préoccupations. Cela représente une menace grave pour la Corée du Sud. Le président Lee privilégie toutefois la voie de la concertation, à travers un processus de dénucléarisation en trois étapes : 'Stop-Reduction-Dismantlement' (Arrêt, réduction, démantèlement). Soit cesser l'escalade des capacités nucléaires et balistiques. Ensuite réduire de la production. Avec comme objectif ultime le démantèlement de ces armements. Ces trois étapes sont primordiales pour nous. Nous sommes conscients que le président français Emmanuel Macron souhaite renforcer le parapluie nucléaire en Europe, afin d'avoir une capacité de dissuasion élargie. Mais nous préférons l'emploi pacifique de l'énergie nucléaire, comme le symbolise l'Atomium, à Bruxelles. Nous espérons pouvoir coopérer en ce sens avec nos partenaires, dont la Belgique.
Quelle est la position de la Corée du Sud par rapport à la "troisième voie" pour les puissances intermédiaires, proposée à Davos, par le Premier ministre canadien Mark Carney ?
Je nuancerai cette notion de troisième voie. La Corée du Sud demeure attachée au multilatéralisme. Pour nous, il est important de respecter les normes internationales et nos alliances.
En cette année de 125e anniversaire, quel message la Corée souhaite-t-elle adresser à la jeunesse belge, 75 ans après l'engagement des volontaires belges dans la guerre de Corée ?
Les échanges de ressources humaines entre la Belgique et la Corée sont importants. La Belgique est de longue date un pays qui a témoigné son soutien à la Corée. C'est une relation d'amitié forte. Lors de la guerre de Corée, plus de 3500 jeunes Belges se sont portés volontaires pour combattre à nos côtés. Nous n'oublions pas leur sacrifice et leur contribution. La Corée sera aussi à vos côtés en cas de besoin.
La coopération que la Corée et la Belgique mènent aujourd'hui se fait dans les secteurs de pointe, notamment dans le domaine de la chimie et la biopharmaceutique. Nous investissons pour l'avenir. À cette fin, les ressources humaines sont importantes, notamment la Jeunesse. Nous avons à Songdo, un campus en partenariat avec l'université de Gand, qui permet d'avoir des échanges d'étudiants. Ce seront les protagonistes du futur.
J'aime beaucoup l'expression "Effet Bruxelles", parce que Bruxelles abrite les institutions européennes. Les citoyens coréens reconnaissent bien l'importance de la Belgique. L'Union européenne fixe les standards et les normes qui peuvent servir de modèle pour le monde entier. De ce point de vue, maintenir la coopération et le dialogue sera très important.
Je tiens aussi à mentionner le Concours Reine Elisabeth, l'un des plus prestigieux concours de musique classique au monde. Chaque année, de nombreux jeunes talents coréens y participent avec succès, illustrant ainsi la vitalité des échanges culturels entre nos deux pays. Comme le dit le proverbe, "Dans le besoin, on reconnaît ses amis". C'est ainsi que je perçois la nature de la relation entre la Corée et la Belgique.
