"Je vais regarder la mort dans les yeux mais je veux nourrir mes enfants": les travailleurs palestiniens au pied du mur
Depuis le 7 octobre 2023, des travailleurs palestiniens de Cisjordanie traversent chaque jour illégalement le mur de séparation pour offrir leurs services d'ouvriers à Israël. Cette main-d'œuvre invisible prend tous les risques, y compris celui de la mort, pour survivre économiquement.

- Publié le 25-11-2025 à 06h54

Sur son téléphone, Amine (*) lance une vidéo enregistrée quelques mois plus tôt. Elle montre l'imposant mur gris, largement ensanglanté, sur fond musical de pop arabe. Derrière lui, une trace de peinture blanche part du sommet d'un bloc de béton, à environ 8 mètres du sol, et s'élargit à hauteur d'homme. La flaque écarlate de la vidéo a disparu. "On a peint en blanc pour recouvrir. Parce que, quand les travailleurs venaient et qu'ils voyaient du sang, ils prenaient peur", explique ce passeur palestinien de 22 ans, silhouette nerveuse et baskets Nike aux pieds.
Depuis le 7 octobre 2023, des travailleurs palestiniens de Cisjordanie traversent chaque jour illégalement le mur de séparation pour offrir leurs services d'ouvriers à Israël.
Ici, l'un d'eux a été abattu par un sniper de l'armée, alors qu'il se tenait en haut de l'échelle, prêt à redescendre côté israélien. "D'abord, on lui a tiré dans la jambe, et puis il a réessayé de passer, le soldat l'a vu et, cette fois, il l'a tué", décrit Amine, qui était sur place ce jour-là. "J'ai passé trois jours chez moi sans quitter la maison… J'avais la conscience lourde. C'est le deuxième homme qui meurt en utilisant mon ouverture", ajoute le "propriétaire" de ce mince espace aménagé entre deux fils de barbelés au sommet du mur de séparation. Par une échelle branlante, des dizaines de travailleurs illégaux se rendent quotidiennement "à l'intérieur" (terme utilisé en Palestine pour désigner le territoire israélien, NdlR).
Entre les frais liés aux intermédiaires, dont le passeur, et le trajet jusqu'à leur lieu de travail illégal, ils ont déboursé 500 à 1000 shekels (130 à 260 euros) pour cette équipée à haut risque.
En ce matin de week-end, dissimulés dans l'obscurité nocturne, ils attendent le signal du passeur pour grimper aux barreaux de l'échelle et se laisser couler de l'autre côté, le long d'une corde. Il est 5 heures et, près de Ramallah, en Cisjordanie occupée, cette scène fait partie intégrante du paysage depuis le 7 octobre 2023 et le retrait par l'État hébreu des permis de travail de plus de 120 000 Palestiniens employés sur son sol – en majorité pour des chantiers de construction.
La guerre n'a pourtant pas tari le besoin de main-d'œuvre d'Israël. Des entreprises ou des particuliers israéliens continuent d'employer illégalement ces ouvriers bon marché. Parfois au péril de la vie de ces hommes venus chercher de quoi faire vivre leur famille, sur fond de crise économique persistante de l'autre côté du mur.
"C'est potentiellement mortel, on prie avant d'y aller", explique Khalil (*), un trentenaire venu du nord de la Cisjordanie la veille. Il effectue cette traversée pour la première fois. Comme nombre de travailleurs venus emprunter l'ouverture d'Amine, il a bénéficié d'un permis de travail israélien très jeune, perdu après l'attaque du Hamas de l'automne 2023. Malgré les risques encourus, il n'a plus d'autre choix, explique-t-il, que d'aller chercher un salaire décent en Israël. "Je vais regarder la mort dans les yeux mais je veux nourrir mes enfants", glisse-t-il avant de courir vers l'échelle.
Je vais regarder la mort dans les yeux mais je veux nourrir mes enfants.
De l'autre côté du mur, la voie est libre, Amine a donné le feu vert à ses clients. "Ce groupe de travailleurs vient directement de Jénine. À cette heure-là, ce sont les travailleurs du nord (de la Cisjordanie occupée). À partir de 9 heures, ceux du sud arrivent. Ils empruntent une autre ouverture un peu plus loin, entre deux maisons", explique le jeune passeur, dont les bras droits supervisent la série de traversées.
Le rapport bénéfice-risque
À quelques centaines de mètres de là, un terrain vague s'étend entre une large maison palestinienne et un autre pan du mur. Il est 10 heures, le soleil est déjà haut. Une centaine de Palestiniens attendent de passer de l'autre côté. Les regards sont méfiants. La plupart refusent de témoigner par peur de représailles des services de renseignements israéliens.
Adossé au béton, Haitham (*), 22 ans, se laisse convaincre. Originaire d'un village du désert au sud d'Hébron, les yeux d'un marron doré, il raconte avoir pesé le rapport bénéfice-risque. "Les salaires journaliers en Cisjordanie ne suffisent pas. Par jour, on gagne 70 à 100 shekels. De l'autre côté, on peut gagner 300 shekels quotidiennement", explique celui qui s'apprête à y passer deux mois, pour revenir avec environ 7000 shekels, soit environ 1 850 euros. Avec cette somme, il fera vivre sa famille pendant un mois et demi. Le soir, il dormira dans une maison avec quatre autres travailleurs arabes pour un loyer d'environ 160 euros.

"Ce que je pense des passeurs ? Oui, certains en tirent profit. Mais les passeurs ne sont pas ceux qui ont bâti ce mur…", dit-il. Amine écoute attentivement la conversation, et tique quand Haitham évoque le rôle des intermédiaires palestiniens. "On devrait vous faire payer plus !", proteste avec un sourire celui qui ne cache pas son amour des affaires.
Récemment fiancé, il raconte devoir lui-même prendre soin d'une famille sans emploi. Avec une honnêteté déconcertante, il admet camoufler auprès des médias locaux les morts de travailleurs alors qu'ils enjambent le mur sous sa responsabilité. "Je travaille ici, j'ai mon échelle. Si on me demande : 'il s'est passé quelque chose ici aujourd'hui ?' Je répondrai que non, même si quelqu'un est mort."
Entre précarité et angoisse
De l'autre côté du mur, le danger n'est pas moins important, raconte Haitham, qui ne compte plus ses traversées illégales en deux ans de guerre à Gaza. "Avant le 7 octobre, si on se faisait prendre, on était détenus 12 heures et puis on nous relâchait. Mais aujourd'hui, quand ils nous attrapent, ils gardent la personne pour 40 jours, un mois, deux mois… J'ai été arrêté plusieurs fois avant le 7-Octobre, mais je retraverse toujours."
Qassam (*), la barbe grisonnante, partage sa détermination, motivée par les sept enfants dont il doit prendre soin en Cisjordanie. Il raconte avoir subi des violences physiques de la part des autorités israéliennes. "Quand on descend le mur, la police des frontières nous capture parfois, nous bat, et nous relâche près d'ici, à un point de passage", détaille-t-il. Amine abonde, et accuse l'armée israélienne d'adopter un comportement ambivalent vis-à-vis de ces passages illégaux. "Une fois, j'ai envoyé des travailleurs vers une ouverture un peu plus bas. Les soldats israéliens les ont arrêtés, battus et ils leur ont dit : 'on vous laisse partir, traversez de nouveau mais sans qu'on puisse vous voir'. Certaines fois, Israël ne veut pas que les travailleurs traversent. Les soldats connaissent tous les passages, il y a parfois une Jeep de l'armée derrière chaque ouverture du mur. Et ils n'autorisent aucun passage."
La Fédération générale palestinienne des syndicats (PGFTU) a décompté la mort d'au moins 35 travailleurs qui tentaient de passer en Israël pour y être engagés en 2025. Les travailleurs interrogés ce jour à Al-Ram, même conscients du danger, persistent à effectuer ces séjours loin de leurs familles, faute de nouveaux permis de travail délivrés légalement par Israël. "Vous pensez qu'ils vont les rendre avec la fin de la guerre ? Moi non !", estime Ziad (*), avant de poser, à son tour, un pied sur le premier barreau de l'échelle.
(*) Prénoms d'emprunt