Le Festival de Cannes salue la résistance de l'Iranien Jafar Panahi : voici le palmarès complet
Ce samedi soir, le cinéaste iranien a logiquement décroché la Palme d'or pour "Un simple accident", film coup de poing contre le régime iranien. À l'issue d'un très beau palmarès du jury de Juliette Binoche, qui a permis aux frères Dardenne de décrocher le prix du scénario pour "Jeunes mères".

- Publié le 24-05-2025 à 22h22
- Mis à jour le 25-05-2025 à 15h46

Ce samedi soir, malgré la panne de courant ayant frappé Cannes et tout l'ouest des Alpes-Maritimes dans la matinée, suite à un sabotage, la cérémonie de clôture s'est déroulée comme si de rien n'était. Durant toute la journée, grâce au système d'alimentation électrique indépendant du Palais des festivals, il s'agissait du seul lieu de la ville où tout paraissait normal. Métaphore d'une bulle du monde du cinéma préservée des secousses du monde, avec ses robes de soirée et ses paillettes sur le tapis rouge.
Le 7e Art n'est pas sourd pour autant aux tourments du monde, qui, durant 15 jours, se sont reflétés sur l'immense écran du Grand Théâtre Lumière. Comme en témoigne la Palme d'or remise à Un simple accident de Jafar Panahi. Grâce à ce film coup de poing, exposant les tortures auxquelles sont soumis les prisonniers politiques en Iran, le cinéaste partait grand favori de cette 78e édition du Festival de Cannes. De son propre aveu, Panahi n'aurait pas pu faire Un simple accident il y a 10 ans, sans avoir passé lui-même sept mois dans les prisons iraniennes en 2022-2023. C'est là qu'il a recueilli les témoignages qui ont inspiré ce film, non pas de vengeance, mais de foi en l'humanité et en l'avenir de son pays.

Le triplé pour Panahi
De retour en personne pour la première fois sur la Croisette, depuis que sa chaise de membre du jury était restée vide il y a 15 ans, quand débutaient ses problèmes avec le régime de Téhéran, l'Iranien était très ému au moment de sa consécration. Levant les bras au ciel, Panahi a fait monter toute son équipe sur scène pour aller chercher sa Palme des mains de la présidente du jury Juliette Binoche et de l'actrice australienne Cate Blanchett. Laquelle rejoint son Lion d'or à Venise en 2000 pour Le Cercle et son Ours d'or à Berlin en 2015 pour Taxi Téhéran. Un triplé qui consacre définitivement Pahani comme l'un des plus grands cinéastes contemporains.
Après avoir remercié sa famille "pour tout le temps où je n'étais pas présent avec eux" et son équipe, en Iran et en France, le réalisateur, se sachant scruté par le régime iranien, a tenu un discours plus rassembleur qu'offensif – il se montrait nettement plus critique durant ses interviews avec la presse internationale. "Je crois que c'est le moment de demander une chose aux Iraniens de toutes opinions, en Iran et dans le monde : mettons nos différences de côté. Le plus important en ce moment, c'est notre pays et sa liberté. Parvenons ensemble à ce moment où plus personne n'osera nous dire ce qu'on doit porter comme vêtement (Panahi a fait tourner ses actrices sans voile NdlR), ce qu'il faut dire ou ne pas faire…", a lancé le cinéaste.

Repli sur la famille
Alors que tous les repères du monde semblent s'effondrer, un très grand nombre de films montrés durant la quinzaine se sont recentrés sur la famille. Le très beau palmarès concocté par le jury en est le reflet. À commencer par le grand prix attribué à Sentimental Value de Joachim Trier. Retrouvant sa fabuleuse actrice Renate Reinsve, récompensée il y a quatre ans à Cannes pour l'inoubliable Julie (en 12 chapitres), le Norvégien signe une exploration des relations entre un père (excellent Stellan Skarsagård) et ses deux filles, sur fond d'héritage des traumatismes familiaux. Un film tout bergmanien qui continue de nous hanter bien après que le projecteur se soit éteint…
La famille est également au centre du formidable L'Agent secret, qui nous replonge dans l'atmosphère de la dictature au Brésil des années 1970. Soit le parcours d'un homme traqué, qui retourne à Recife, dans le Nordeste, sur les traces de sa mère biologique et pour retrouver son jeune fils. Cet éclatant thriller au soleil a été doublement récompensé. Le merveilleux Wagner Moura a reçu un prix d'interprétation qui ne pouvait lui échapper. L'acteur étant déjà rentré au Brésil, c'est son réalisateur Kleber Mendonça Filho qui est venu chercher son trophée. Quelques minutes plus tard, alors qu'il était déjà en train de boire du champagne en coulisses, le Brésilien, très surpris, a dû faire son retour sur scène pour empocher un prix de la mise en scène totalement mérité.

Prix du scénario pour les Dardenne
La filiation était aussi le sujet de Jean-Pierre et Luc Dardenne dans Jeunes mères, dévoilé en toute fin de festival, ce vendredi. Ou l'exploration du lien, parfois difficile à créer, entre cinq mères adolescentes et leurs bambins, sur fond de conditions sociales difficiles. Pour leur dixième participation à la Compétition, le jury leur a remis le prix du scénario, qu'ils avaient déjà reçu pour Le Silence de Lorna en 2008. Au palmarès des frères ne manque qu'un prix du jury, eux qui ont déjà obtenu tous les autres (dont deux Palmes d'or et un prix spécial du 75e anniversaire pour Tori et Lokita en 2022).
Les Liégeois ont par ailleurs empoché deux prix annexes mineurs, celui du "cinéma positif" – il se dégage en effet de leur dernier film une note inédite d'espoir et d'optimisme pour les générations futures – et le Prix Ecoprod, attribué à un film produit de la manière la plus écoresponsable possible.

Une très bonne édition
La Compétition du 78e Festival de Cannes aura été d'un excellent niveau. Avec un gros coup de cœur pour La Petite dernière d'Hafsia Herzi, adaptation du roman autobiographique éponyme de Fatima Daas. Dans son troisième long métrage, la Française révèle une jeune comédienne au talent explosif : Nadia Melliti, à qui le jury a attribué le prix d'interprétation féminine pour son premier rôle à l'écran. La veille, Christophe Honoré avait décerné à Hafsia Herzi la 15e Queer Palm, récompensant ce très beau portrait d'une jeune fille de 17 ans d'origine algérienne découvrant son homosexualité.
Face à la qualité des films, le jury a même dû multiplier les récompenses, avec deux prix du jury ex æquo, remis à Sound of Falling de l'Allemande Mascha Schilinski (qui, sur un siècle dans une ferme d'Allemagne de l'Est, aborde la question de l'héritage des traumatismes de génération en génération) et Sirât d'Oliver Laxe. Avec ce trip techno emmenant Sergi Lopez et son jeune fils dans le désert marocain, le Franco-Espagnol (qui arborait un pin's en forme de pastèque, en soutien à la Palestine au moment de recevoir son prix) a signé l'une des expériences de cinéma les plus marquantes du festival. Tout comme le Chinois Bi Gan avec Résurrection, un voyage de 2h40 au cœur de sa cinéphilie à l'ambition quelque peu démesurée, qui est quant à lui reparti avec un prix spécial du jury.
Seul petit oubli au palmarès, de l'avis de beaucoup de critiques : Romería, troisième long métrage très personnel de la jeune cinéaste espagnole Carla Simón (Ours d'or à Berlin en 2022 pour Alcarràs), porté par une incroyable débutante, Llúcia Garcia.

L'ombre de la Palestine
Si le palmarès ne reflète pas l'un des sujets de conversation majeur dans les allées du festival, le génocide à Gaza, c'est que celui-ci a été peu présent à l'écran. En acceptant la Palme d'or du court métrage pour I'm Glad You Are Dead Now, le jeune acteur palestinien basé en France Tawfeek Barhom (vu notamment dans Mon fils de l'Israélien Erin Riklis en 2014 et dans La Conspiration du Caire du Suédois Tarik Saleh, qui est quant à lui reparti bredouille avec Les Aigles de la république) a évidemment eu un mot pour Gaza. Le seul de cette soirée de clôture très cadrée.
En sélection officielle, figurait un seul film palestinien : Once Upon a Time in Gaza. Présenté à Un certain regard, celui-ci a décroché le prix de la mise en scène pour les frères Arab et Tarzan Nasser. Tandis que, du côté de la section parallèle Acid, l'Iranienne exilée en France Sepideh Farsi – qu'on ne peut pas accuser d'être proche du régime de Téhéran et donc du Hamas – signait avec Put Your Soul in Your Hand un documentaire poignant, retraçant les conversations qu'elle a eues durant des mois avec Fatima Hassouna, à qui Juliette Binoche avait rendu hommage lors de la cérémonie d'ouverture. Cette photographe palestinienne de 24 ans a été assassinée par l'armée israélienne, ainsi que six membres de sa famille, le 16 avril dernier (au lendemain de l'annonce de la sélection du film à Cannes), dans un bombardement ciblé de sa maison à Gaza…

Un premier film belge remarqué
Toujours du côté des sections parallèles, le Belge Valéry Carnoy a marqué les esprits à la Quinzaine des Cinéastes avec son premier film La Danse des renards, qui a obtenu le Label Europa Cinemas et le Coup de cœur de la SACD. Rien, par contre, pour L'Intérêt d'Adam de Laura Wandel et Kika d'Alex Poukine, tous deux dévoilés à la Semaine de la Critique.
Enfin, deux coproductions belges ont également brillé cette année à Cannes. En sélection officielle, le Chilien Diego Cespedes s'est imposé à Un Certain Regard avec Le Mystérieux regard du flamant rose. Tandis qu'à la Semaine de la Critique, le Tchétchène Déni Oumar Pitsaev a obtenu l'Oeil d'or du meilleur documentaire (toutes sections confondues) pour Imago, mais aussi le prix French Touch.

Le Palmarès complet du 78e festival de Cannes
Sélection officielle
Compétition
- Palme d'or : Un simple accident de Jafar Panahi (Iran)
- Grand Prix du jury : Sentimental Value de Joachim Trier (Norvège)
- Prix de la mise en scène : Kleber Filho Mendonça pour L'Agent secret (Brésil)
- Prix d'interprétation féminine : Nadia Melliti dans La Petite dernière de Hafsia Herzi (France)
- Prix d'interprétation masculine : Wagner Moura dans L'Agent secret de Kleber Filho Mendonça (Brésil)
- Prix du jury : Sirât d'Oliver Laxe (Espagne/Franxe) et Sound of Falling de Mascha Schilinski (Allemagne)
- Prix du scénario : Jean-Pierre et Luc Dardenne pour Jeunes mères (Belgique)
- Prix spécial du jury : Résurrection de Bi Gan (Chine/France)
Un Certain Regard
- Prix Un Certain Regard : Le Mystérieux regard du flamant rose de Diego Cespedes (Chili/Belgique)
- Prix du jury : Un poeta de Simón Mesa Soto (Colombie)
- Prix de la mise en scène : Arab et Tarzan Nasser pour Once Upon a Time in Gaza (Palestine)
- Meilleure actrice : Cleo Diára dans O Riso e a Faca (Le Rire et le couteau) de Pedro Pinho (Portugal)
- Meilleur acteur : Frank Dillane dans Urchin de Harris Dickinson (Grande-Bretagne)
- Prix du scénario : Pillion d'Harry Lighton (Grande-Bretagne)
Divers
- Palme d'or du court métrage : I'm Glad You Are Dead Now de Tawfeek Barhom (France/Palestine)
- Caméra d'or (du meilleur premier film, toutes sections confondues) : The President's Cake de Hasan Hadi (Irak), présenté à la Quinzaine des cinéastes
- Mention spéciale Caméra d'or : My Father's Shadow d'Akinola Davies Jr (Grande-Bretagne/Nigéria), présenté à Un Certain Regard
- Oeil d'or (du meilleur documentaire, toutes sections confondues) : Imago de Déni Oumar Pitsaev (France/Belgique)
- Palmes d'or d'honneur : Robert De Niro, Denzel Wahington
Quinzaine des Cinéastes
- Carrosse d'or : Todd Haynes
- Prix Label Europa Cinemas : La Danse des renards de Valéry Carnoy (Belgique)
- Coup de cœur de la SACD : La Danse des renards de Valéry Carnoy (Belgique)
Semaine de la critique
- Grand Prix AMI Paris : A Useful Ghost de Ratchapoom Boonbunchachoke (Thaïlande)
- Prix French Touch : Imago de Déni Oumar Pitsaev (France/Belgique)
- Prix Fondation Louis Roederer de la révélation : Nino de Pauline Loquès (France)
- Prix Découverte Leitz Cine du court métrage : L'mina de Randa Maroufi (Maroc/France/Italie/Qatar)
Prix annexes
- Queer Palm (à un film traitant les thématiques LGBT) : La Petite dernière d'Hafsia Herzi (France)
- Palme Dog : Panda dans The Love That Remains d'Hlynur Pálmason (Islande)
- Prix de la citoyenneté : Un simple accident de Jafar (Iran)
- Prix Ecoprod (à un film produit de la manière la plus écoresponsable possible) : Jeunes mères de Luc et Jean-Pierre Dardenne (Belgique)
- Prix du cinéma positif : Jeunes mères de Luc et Jean-Pierre Dardenne (Belgique)
- Cannes Soundtrack (de la meilleure musique de film) : David Letellier, alias Kangding Ray, pour Sirât d'Oliver Laxe (Espagne/France)