Sandrine Kiberlain: "J'avais une idée un peu vieillotte de Sarah Bernhardt"
Dans "Sarah Bernhardt, La Divine" de Christophe Nicloux, la comédienne campe une superstar du théâtre fantasque et amoureuse. À voir dès ce mercredi en salles.

- Publié le 26-03-2025 à 14h22

En janvier dernier, Sandrine Kiberlain participait aux Rendez-vous d'Unifrance à Paris, où elle assurait la promotion de Sarah Bernhardt, La Divine** de Guillaume Nicloux. Dans son nouveau film, qui sort ce mercredi au grand écran, le réalisateur de La Religieuse (2013), Valley of Love (2015) ou, plus récemment, La Petite (2023) signe une évocation, pleine de fantaisie, de la première star internationale, devenue, de son vivant, une légende du théâtre. Et ce en se concentrant sur les dernières années de Sarah Bernhardt (1844-1923) et notamment sur sa passion amoureuse avec Lucien Guitry (campé par Laurent Lafitte).
Sarah Bernhardt est un nom mythique du théâtre. Mais on ne connaît finalement pas grand-chose d'elle. Sinon l'histoire de sa jambe de bois…
J'étais un peu comme vous. Pour moi, c'était la première grande star mondiale, qui a voyagé avec son théâtre à travers le monde, à une époque où ce n'était pas évident de le faire. J'avais une idée un peu naphtaline, un peu vieillotte, de son interprétation, de ce qu'elle était. Et puis j'ai découvert l'exposition au Petit Palais (qui s'est déroulée d'avril à août 2023, NdlR). Et Guillaume m'a proposé le rôle dans la foulée. Vraiment, elle m'a passionnée, parce que j'ai découvert l'envergure de la femme, sa liberté, ses engagements. J'ai découvert une femme qui ne fait pas que parler, mais qui acte les choses. Elle dit qu'on peut jouer des hommes, des femmes et elle les joue. C'est quelqu'un qui allait au bout de ses engagements et des engagements plus modernes que les nôtres parfois. C'est une femme qui n'avait peur de rien.
Sarah Bernhardt m'a passionnée, parce que j'ai découvert l'envergure de la femme, sa liberté.
D'où lui venaient cette force, cette liberté ?
Elle s'est affranchie de ses peurs d'enfant pour vivre plusieurs vies en une, devenir une star aimée de tous. Cet amour démesuré a sans doute comblé un manque béant d'amour maternel. Elle a vécu de la maltraitance… Il y a mille façons de faire un film sur Sarah Bernhardt. Il y aurait mille façons d'être Sarah Bernhardt à l'image. Ce sont des choix, des angles, des points de vue. C'est ça, un film. J'ai adoré celui de Guillaume. J'ai eu plein de versions du scénario. Ça s'est épuré avec le financement du film. Et tant mieux. Cela s'est vraiment axé sur ce qu'elle a de plus intime. On est dans les coulisses d'elle : ses intérieurs, son entourage, son cerveau presque, sa douleur, ses amours ratées, sa façon de jouer la comédie en permanence. Sauf dans l'intimité, où l'on découvre une femme seule, plutôt douloureuse. C'est ça qui m'a intéressée en tant qu'actrice, tout le panel de ce que j'allais avoir à jouer.
On a cette idée de Sarah Bernhardt grande tragédienne. L'interprétation que vous en proposez est beaucoup plus fantaisiste. Comment avez-vous travaillé ce personnage ?
J'ai été finalement très fidèle à ses répliques. Tout ce qu'elle dit dans le film vient le plus souvent d'elle. On voit qu'elle a de la fantaisie, de l'esprit. Elle a des punchlines dingues. Elle avait une façon de clouer le bec, d'avoir réponse à tout. Je l'ai vue comme quelqu'un de très déterminé, de très courageux, de très généreux. D'insupportable, parce que passionnée, parce qu'exigeante avec les autres comme avec elle-même. Elle était à l'origine de ses spectacles. Elle décidait des costumes, des décors, des autres acteurs… Elle avait un souci de perfection pour elle-même comme pour les autres. Elle voulait offrir aux gens un vrai spectacle. Elle mettait la barre très haut tout le temps. J'ai pensé à tous ces trucs-là. C'est venu nourrir le personnage. Après, il y a les costumes, les décors, l'époque. Et tout ce que je sais aussi de son extravagance, avec les animaux sauvages, son cercueil… C'est quelqu'un d'exubérant, qui va au bout de son ressenti. Elle ne ressemblait à personne et se foutait, du reste, de ressembler à qui que ce soit d'autre qu'à elle-même.
Quand je jouais, on me regardait plus, mes parents surtout.
Sarah Bernhardt était adulée à son époque. Son talent était-il inné ou a-t-elle travaillé pour devenir cette immense comédienne ?
Je sais qu'à 14 ans, elle a dit : "Je serai actrice." C'était lié à une envie de sortir de sa condition d'enfant maltraitée. Elle aurait pu finir prostituée, comme sa mère. Elle a été élevée en grande partie par sa tante. Et quand elle a dit qu'elle allait être actrice, elle a fait en sorte de le devenir concrètement. Mais, pour moi, elle l'était déjà d'une certaine manière. Elle avait cette vocation en elle. Après, elle a fait tout pour et rien pour. Elle a eu le Conservatoire, mais quand elle a été prise à la Comédie-Française, elle en est partie… Elle n'a eu que des accès de vérité, de sincérité, cette femme. Elle n'a fait que ce qu'elle sentait, ce qu'elle voulait. Elle a vraiment inventé une façon de jouer qui était la sienne. Elle jouait des hommes, des femmes. C'était une femme extrêmement libre.

Vous vous reconnaissez dans son parcours ?
Je me suis jamais dit que j'allais être autre chose. Mais je n'ai pas le souvenir d'avoir dit un jour : "Ah, tu sais, maman, ah, tu sais, papa, je voudrais être actrice." J'ai juste dit : "Je vais faire le cours Florent. Je vais monter des scènes avec mes copains. Je vais jouer, jouer, jouer, jouer, jouer, jouer." Cela n'a pas surpris mes parents, car j'étais déjà actrice, petite… Je jouais déjà pour mes parents, mes cousins. J'imitais les gens. Je m'amusais à devenir d'autres personnes. Et puis, surtout, c'est là qu'on me regardait le plus. C'est là que j'avais l'impression que l'estime des autres était la plus forte. Beaucoup plus que quand j'étais moi-même. Quand je jouais, on me regardait davantage, mes parents surtout. Je me suis donc dit qu'il y avait un filon à prendre. Et je sentais que j'étais faite pour ça…
Sarah Bernhardt devait finir prostituée, courtisane, mais elle a choisi d'abord d'être heureuse et en plus d'être actrice.
Il y a plein de gens qui veulent être acteurs, qui suivent des cours, mais qui ne le seront jamais. Il n'y a pas que de la chance…
Non. C'est un mélange de plein de choses. Mais, en premier lieu, il y a le désir de l'être. Il n'y a pas longtemps, avec Jeanne Herry (la fille de Miou-Miou, réalisatrice de Je verrai toujours vos visages en 2023, NdlR), on a été jurées au Conservatoire, après y avoir été élèves. Et on se disait qu'en deux secondes, bizarrement, on voit quelqu'un qui s'empare de la scène et veut jouer. Est-ce qu'il est bon ? On ne sait pas, mais on voit quelqu'un qui veut jouer. Évidemment qu'il y a des acteurs qui n'ont pas après la chance d'être vus, d'être regardés. Ça, c'est encore une autre histoire, c'est la chance… Sarah Bernhardt devait finir prostituée, courtisane, mais elle a choisi d'abord d'être heureuse et en plus d'être actrice.
Pourquoi faire ce film aujourd'hui sur Sarah Bernhardt ?
C'est bizarre qu'il ait fallu autant de temps… Pour nous tous, Sarah Bernhardt, c'est un peu poussiéreux. Dans l'inconscient collectif, c'est un grand nom du théâtre, mais c'est tout. Mais quand on s'attarde, c'est une immense artiste, qui n'est pas qu'une actrice. C'est une femme qui a changé des choses à son époque. On voit dans le film qu'elle va trouver Zola. Elle a eu l'intelligence d'aller voir la grande plume de l'époque et de lui ouvrir les yeux sur cette injustice, alors qu'il n'était pas si sensible à l'affaire Dreyfus…
Sarah Bernhardt s'est engagée dans l'affaire Dreyfus, mais aussi contre la peine de mort, pour le droit des femmes… Est-ce le rôle des artistes de s'engager ?
Moi, c'est ça que j'admire chez elle, mais je serais incapable de faire comme elle. Je ne peux pas prendre le micro au premier degré, en ayant l'impression d'avoir un avis plus intéressant que n'importe qui d'autre. En revanche, si j'ai un truc qui me serre le cœur, je fais quelque chose artistiquement. Soit je choisis de jouer Sarah Bernhardt, plutôt que de jouer je ne sais pas quoi. Soit je fais mon film comme réalisatrice, Une jeune fille qui va bien (avec Rebecca Marder en 2021), pour parler de l'antisémitisme. Ça, c'est ma façon de m'engager… C'était il y a quatre ans et aujourd'hui, j'en fais des cauchemars en me disant que j'ai eu un pressentiment, tant l'antisémitisme revient. Je ne pense pas que ça ait servi. Mais je me suis dit qu'au moins, dans ma vie, j'aurai fait ça…
