Éric De Staercke : "Quand j'ai pris la tête des Riches-Claires, j'étais plus un réanimateur culturel qu'un directeur"
Le 1er juin, Éric De Staercke cédera le flambeau à Sébastien Schmit à la direction du Théâtre des Riches-Claires. Pour "La Libre", il dresse le bilan de douze années (2013-2025) aussi riches qu'intenses dédiées à la création émergente.

- Publié le 06-03-2025 à 07h02

Comédien, metteur en scène, fondateur de la compagnie Le Théâtre loyal du Trac et professeur à l'Institut des arts de diffusion (IAD), Éric De Staercke est, aussi, depuis 2013 le directeur du Théâtre des Riches-Claires. Une aventure riche et intense qui s'achèvera le 1er juin puisqu'après deux mandats, il passera le flambeau à Sébastien Schmit, désigné à l'unanimité en décembre dernier pour prendre la tête de cette institution implantée au cœur de la Ville de Bruxelles. Alors que la transition s'opère en douceur – "j'organise, notamment, des réunions avec les membres de l'équipe [des Riches-Claires], car Sébastien Schmit, qui était leur collègue (il était chargé de production depuis 2019, NdlR) va devenir leur directeur, ce qui doit se préparer et se gérer" –, Éric De Staercke poursuit activement sa dernière saison, avec deux mises en scènes : Incas(s)ables, du 12 au 28 mars et Sous le silence exactement, le 31 mars.
Douze ans (2013-2025) à la tête des Riches-Claires, ce n'est pas rien et, en même temps, cela a dû passer très vite. Quand vous avez posé votre candidature, est-ce que vous vous imaginiez enchaîner deux mandats ?
J'ai un peu cette vision d'artiste, de comédien, c'est-à-dire que, quand je me suis lancé dans cette aventure, c'était comme pour un spectacle : j'avais envie que ça dure longtemps. De fait, je ne suis pas dans l'idée de jouer des spectacles vite dix fois et puis, c'est fini. J'aime bien les tournées, j'aime bien voyager. Donc, ici, j'avais l'envie que ça dure. Par contre, c'est vrai que j'avais envie de faire plein de choses et, à présent, je me dis :"Rooh ! Cela s'arrête déjà alors qu'il y a encore tellement à faire". Mais c'est parce que, malgré ce qui a été fait, on voit toujours ce qu'il reste encore à faire.
Lorsque vous succédez à Mélanie Lalieu (directrice de 2003 à 2013), vous nourrissez un projet bien précis : faire des Riches-Claires un véritable lieu dédié à la création émergente. Pourquoi ?
Souvent, pour rire, je disais que j'étais non pas directeur, mais réanimateur culturel. Mélanie Lalieu avait fait un super boulot, mais le lieu vivotait, car c'était un centre culturel de ville, c'est-à-dire qui n'avait pas d'avenir parce qu'il n'était pas reconnu par la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) et qu'il ne pouvait pas être subventionné en tant que théâtre puisque c'était un centre culturel. À ce moment-là, ça a été un travail de réanimation parce qu'on travaillait avec très peu de sous. Donc, on a œuvré à changer l'appellation de "centre culturel" en "théâtre". Par ailleurs, ce qui comptait pour moi, c'était de ramener des jeunes artistes. Je venais de l'autre côté (Éric De Staercke est professeur à l'IAD depuis 1993, NdlR) et je savais la souffrance des jeunes qui sortent des écoles de théâtre. Il y a des années, le ministère de la Culture nous a demandé de ne plus seulement former des interprètes, mais des écrivains, des metteurs en scène, des réalisateurs, etc. Il fallait former des artistes complets, des créateurs et créatrices. Donc, les programmes de cours ont été changés dans ce sens. Mais, quand ces étudiants étaient diplômés, il n'y avait rien pour eux. Si ce n'est se mettre au service des metteurs en scène, parfois dans de grosses structures. Donc, je me suis dit qu'il fallait un lieu d'émergence, où ces jeunes puissent arriver avec des cartes blanches. Ils ont étudié pour jouer, donc il faut leur laisser un terrain de jeu. Avec toutes les conséquences que ça peut avoir, certains projets étant mieux que d'autres, mais je n'ai pas de remords par rapport à ça.
À Bruxelles, le Théâtre des Riches-Claires est l'un des seuls, si pas le seul, à s'être investi de cette mission d'encourager la création émergente et de l'accompagner. Une tâche loin d'être évidente.
C'était important d'arriver avec une proposition différente parce que je crois vraiment à la différence des spectacles. À Bruxelles, on a une chance inouïe, sur un périmètre assez petit, de présenter des spectacles extrêmement différents d'un jour à l'autre. Ce qui est difficile, en revanche, c'est [de défendre] l'éclectisme. Si on est à l'écoute des jeunes artistes et de leur projet, ce n'est pas pour leur dicter ce qu'ils doivent faire. Je prends l'exemple de Biopic, qui a ouvert la saison. C'est un spectacle génial, très réussi, mais si on se limite au projet sur papier, on ne le monte pas. C'est parce que je connais les artistes, que je leur ai donné cours, que je les ai rencontrés, que je les ai vus dans d'autres projets, etc. que je leur ai dit : "OK ! Faites votre spectacle". Mais, sur papier, leur projet était invendable. L'éclectisme est donc une volonté des Riches-Claires, car comment être à l'écoute des jeunes si je leur dis d'emblée ce qu'ils doivent faire ?
Les Riches-Claires sont devenus un vrai tremplin pour nombre de jeunes artistes, qui ont l'occasion de montrer leur travail au public pendant plusieurs semaines. Avez-vous constaté une évolution dans les demandes pour jouer dans votre théâtre ?
Oui, bien sûr. Les demandes se sont multipliées. Contrairement à certains festivals qui mettent aussi la création émergente à l'honneur, notre particularité est de jouer des spectacles trois semaines d'affilée afin de voir comment ils évoluent, quelle est la réaction du public, que le bouche-à-oreille puisse fonctionner… Parce que si ces jeunes de l'émergence ne jouent qu'une seule fois, pour moi, ils n'expérimentent rien. Ici, il y a un vrai travail d'accompagnement, en les écoutant, en essayant de les comprendre, etc. Donc, il y a une longue file d'attente. Par exemple, les spectacles présentés ces jours-ci ont été "bookés" il y a deux ans. Puis, il y a aussi tous ceux à qui on a dit "non". Et beaucoup ont compris puisqu'on a pu trouver des solutions, chercher à améliorer les choses…

Quels sont les critères à remplir pour être programmé aux Riches-Claires ?
On ne peut pas toujours écrire ces critères, mais c'est sûr qu'une thématique forte va retenir notre attention. Il y a aussi la question que le plateau puisse financièrement exister. Par exemple, dans la petite salle (la Salle Marion, 80 places, NdlR), on va essayer de ne jamais dépasser deux artistes sur le plateau. Dans la grande salle (la Salle Viala, 200 places, NdlR), par contre, on a déjà eu des distributions de douze, treize personnes, comme avec le Panach'Club ou le Canine Collectif. Il y a également des critères humains qui entrent en ligne en compte tels que la bienveillance, l'écoute.
Avez-vous une idée du nombre de spectacles qui ont été créés au cours de ces douze années ?
Au début, les salles étaient vraiment pleines. On jouait même le samedi. Pendant près de huit ans, il y a eu 16 spectacles par saison. Certaines années, on était pratiquement ouvert 260 jours par an. Mais, avec les attentats, le piétonnier dans le centre-ville et le Covid, cela a diminué, forcément. Maintenant, on est à 10 spectacles par saison (plus les festivals). Il a fallu s'adapter, mais on sait qu'il y a un public qui ne reviendra pas : des personnes plus âgées, des spectateurs du Brabant wallon qui se déplacent en voiture. Donc, on est dans la construction d'un public plus jeune ou qui n'a pas peur de venir aux Riches-Claires en transports en commun ou à vélo.
Quelle est votre principale satisfaction ?
Les Riches-Claires sont un théâtre où le public et les artistes aiment venir. Ma satisfaction, c'est aussi qu'il y a des spectacles nés ici qui font le tour du monde, partent en tournée. Puis, il y a des carrières qui ont débuté aux Riches-Claires. Ainsi, Sicaire Durieux et Sandrine Heyraud (compagnie Chaliwaté), dont on connaît le succès de Dimanche, ont joué ici leur premier spectacle, Josephina. Après la première de Fils de bâtard, Emmanuel De Candido nous a envoyé un message dans lequel il disait avoir pu créer ce spectacle parce qu'il avait pu démarrer aux Riches-Claires. Et il y en a beaucoup d'autres (Emmanuel Dekoninck, Thibaut Nève, Pietro Pizzuti, Georges Lini, Thomas Mustin, Angelo Bison, Hamadi, Geneviève Damas, Adeline Dieudonné…, NdlR). C'est une grande satisfaction. Là, je me dis : "On a fait le job". Les Riches-Claires sont donc un lieu qui ne va pas mourir, qui va continuer à vivre parce qu'il n'est plus uniquement porté par nous mais par les artistes aussi.
Pendant près de huit ans, il y a eu 16 spectacles par saison. Certaines années, on était pratiquement ouvert 260 jours par an.
Vous disiez qu'il y a encore plein de choses à faire. À quoi pensez-vous ?
Ce sont surtout des détails techniques. J'aurais voulu encore améliorer la petite salle à l'étage ou aménager le hall d'accueil. Artistiquement, je ne peux plus faire grand-chose. Je vais aller jusqu'au bout du projet, continuer à accueillir les gens et essayer que le conseil d'administration maintienne le cap parce que la grande question sera d'assurer financièrement, ce qui ne dépend pas de nous (les Riches-Claires sont soutenus par la Ville de Bruxelles, la FWB et la Cocof, NdlR).
Vous avez également deux mises en scène qui arrivent coup sur coup : "Incas(s)ables" puis "Sous le silence exactement". C'était voulu ?
Non, c'est le hasard. Fabien Robert est éducateur et aussi comédien, formé à l'IAD. J'ai moi-même failli être éducateur, avant de choisir le théâtre. On a fait son mémoire ensemble sur ce sujet. Il m'a ensuite proposé de créer Incas(s)ables avec lui, au départ d'histoires vraies (sur les failles de l'aide à la jeunesse et le manque de places d'accueil, NdlR). Et voilà, le spectacle est lancé. Concernant Sous le silence exactement, de Charlotte Deschamps, elle m'avait montré une première version pendant le Covid et je lui avais suggéré de la retravailler, autour du silence. En résulte aujourd'hui un spectacle très touchant, très doux sur les silences du quotidien, ce qu'ils disent de nous.

Et pour après, quels sont vos projets ?
J'ai accepté deux spectacles, pour rejouer : L'Homme au masque de fer, adapté par Thierry Debroux, au Parc, et Un tailleur pour dames de Feydeau, mis en scène par Michel Kacenelenbogen, au Public. J'aurai aussi un petit rôle dans un film avec Jean Dujardin. Maintenant que je vais récupérer un peu de temps, j'ai également des projets d'écriture, car la création me manque. Ces douze années ont été bien remplies, mais c'était gai. Je n'ai pas de regrets. Quitter les Riches-Claires, c'est un peu comme la fin d'un spectacle : on a toujours des choses qui vont nous manquer, mais on sait qu'on doit passer à autre chose. Je n'aimerais pas mourir ici. C'est donc très sain que la direction soit limitée à deux mandats.
→"Incas(s)ables", du 12 au 28 mars, et "Sous le silence exactement", le 31 mars. Infos et rés. au 02.548.25.80 ou sur https://lesrichesclaires.be