"Un jour, la Russie aura besoin de nous et nous devrons être prêts"
L'opposante russe Anastasia Shevchenko a été assignée à résidence en Russie avant de fuir le pays.
- Publié le 24-06-2023 à 11h45
- Mis à jour le 24-06-2023 à 12h07

Elle parle d'une voix douce en esquissant régulièrement un sourire poli. Derrière la discrétion d'Anastasia Shevchenko et son affabilité, se cache un parcours de combattante. Une broche bleue et blanche crochetée sur sa veste de blazer rappelle sa résistance. "C'est le nouveau drapeau russe, mais sans la bande rouge. Sans le sang. On la porte tous", explique celle qui a passé deux ans assignée à résidence. Sa faute : avoir voulu s'opposer à Vladimir Poutine en demandant un régime démocratique pour son pays. Elle nous raconte sa fuite. Anastasia Shevchenko, opposante russe, est l'Invitée du samedi de LaLibre.be.
Comment allez-vous aujourd'hui ?
Je vais bien, mais être ici, au Sommet sur les droits de l'homme, à Genève, c'est très émouvant pour moi. Malgré tout, je pense que raconter mon histoire est quelque chose de très important. Pour que l'opinion publique puisse entendre parler de l'oppression que nous subissons. Pour qu'elle comprenne bien, aussi, que de nombreux Russes continuent de résister. Le prix à payer est très élevé, mais on continue de lutter et de s'ériger contre cette guerre et ce régime.
Alexeï Navalny risque 30 ans de prison supplémentaire dans un nouveau procès, Vladimir Kara-Murza a été condamné à 25 ans de prison... Beaucoup d'opposants ont été arrêtés, ont dû s'exiler, notamment, Mikhaïl Khodorkovski. Reste-il encore des opposants libres à l'intérieur du pays ?
C'est difficile à dire, car nous ne disposons pas de statistiques officielles. Ce que l'on sait, c'est que beaucoup de gens ont fui le pays, au moins 700 000 personnes. Mais, je tiens à rappeler que peu de Russes disposent d'un passeport et ont donc eu la possibilité de fuir. Parmi ceux qui sont restés, beaucoup sont silencieux en raison du risque de se faire arrêter. Il est quand même interdit de prononcer les mots "guerre" ou "paix". Je suis en contact, tous les jours, avec des activistes qui sont sur place et les nouvelles sont tristes. Un de mes amis a été arrêté et emprisonné. Il risque dix ans de prison. C'est un poète, il a écrit un poème contre la guerre. Il s'appelle Artiom Kamardine. Il a été violé et torturé par la police (Amnesty International évoque cette affaire) et le verdict va être bientôt rendu. Je sais à quel point c'est difficile.

De votre côté, vous avez été arrêtée en janvier 2019 et assignée à résidence pendant plus de deux ans avec un bracelet électronique accroché à la cheville. Que vous reprochaient les autorités ?
"Tu n'es qu'assignée à résidence". C'est ce que certains policiers m'ont dit. Mais dans certaines conditions, ces assignations à résidence sont plus sévères encore que la prison. Oui, tu es chez toi mais tu ne peux jamais sortir. Sauf sous la surveillance d'un policier. Tu ne peux pas utiliser internet, ni travailler, envoyer des messages. Je n'avais pas le droit de communiquer. Même au tribunal, lorsqu'un ami venait me parler, je ne pouvais lui répondre. Juste sourire. Si j'avais dit juste un mot, j'allais en prison. Nous sommes tous humains et avons besoin de communiquer. C'était une torture. J'avais perdu la notion du temps, je commençais à tout oublier. Pour rester saine d'esprit, j'ai commencé à tenir un journal, apprendre le néerlandais, faire du moonwalk, jardiner...

Pourquoi le néerlandais ?
(Rires). Parce que j'ai reçu énormément de soutien des Pays-Bas. Amnesty International a organisé une campagne pour me soutenir et ils ont envoyé plus de dix kilos de cartes postales à ma fille. Un tiers de ces cartes étaient écrites en néerlandais. Je rêve un jour d'y aller pour les remercier.
Revenons à votre arrestation. Vous avez été la première personne poursuivie en justice en Russie au titre de la loi sur les "organisations indésirables". Uniquement parce que vous avez décidé de rejoindre le mouvement Open Russia créé par Mikhail Khodorkovsky, dont vous étiez l'une des coordinatrices ?
Nous avions organisé une manifestation pour crier notre ras-le-bol de Vladimir Poutine. Le jour qui a précédé, Open Russia a été déclarée comme "indésirable". Je ne sais toujours pas ce que ça veut dire pour être honnête. Pas interdite, juste indésirable... Comme j'ai été la première condamnée, ils ont décidé, selon moi, de montrer à quel point ils pouvaient être cruels. Pour que les citoyens n'aient plus jamais envie de rejoindre ou soutenir Open Russia. Aujourd'hui, des dizaines d'ONG sont considérées comme "indésirables".
Comment avez-vous rejoint ce mouvement pro-européen ?
J'étais une activiste politique. J'avais notamment milité pour que les transports publics soient de meilleure qualité dans ma ville, demander des élections libres et transparentes... Lorsqu'Open Russia a été lancée, j'ai directement eu envie de les rejoindre. L'organisation était moderne, semblait honnête et était un bon exemple de ce que pouvait être un groupe pro-démocratique. Je leur ai écrit, j'ai été conviée à un entretien et donc été engagée pour travailler avec Mikhail Khodorkovsky. J'admire sa force et sa bravoure. Nous travaillons d'ailleurs toujours ensemble.
Vous avez quitté la Russie cette année pour vivre en Lituanie avec vos deux enfants. Vous sentez-vous en sécurité là-bas ?
Les deux mois qui ont suivi notre arrivée à Vilnius, on avait peur dès que quelqu'un frappait à la porte. Parce qu'en Russie, si quelqu'un sonnait, il y avait un risque important pour que ce soit la police. Quand les policiers te suspectent, ils te suivent partout. Lorsque j'ai été arrêtée, je me suis rendu compte qu'ils avaient installé des caméras chez moi. J'étais en voyage en Suède et ma mère m'avait appelée pour me dire qu'un homme était venu. En principe, pour vérifier notre installation de gaz. C'était louche. Ils ont installé des caméras au-dessus de mon lit avec l'autorisation du juge. Pendant six mois, nous avons été filmés et ces images ont été montrées durant l'audience au tribunal. J'ai halluciné... Le son est excellent, tu peux vraiment entendre tout ce qui se dit dans l'appartement. Tu dois t'habituer à la liberté. Mes enfants, quand ils croisent des policiers dans la rue, même en Lituanie, ils ont peur car, pour eux, la police est une menace. Ils ont vécu l'horreur lorsque j'ai été arrêtée.
Votre fille aînée est décédée peu après votre arrestation. Pouvez-vous expliquer ce qu'il s'est passé, si vous souhaitez, bien sûr, en parler ?
La semaine après mon arrestation, ma fille handicapée a eu une bronchite et a été hospitalisée. J'ai supplié le juge de me laisser aller la voir à l'hôpital et de m'en occuper. Elle ne pouvait pas rester seule, en raison de son handicap, et personne ne s'est occupée d'elle à l'hôpital. J'étais la seule personne qui pouvait l'aider. Ils ne m'ont pas crue. Son état a empiré, son cœur s'est arrêté à deux reprises et, après une longue négociation, ils ont appelé Moscou plusieurs fois, avant de me laisser partir. L'hôpital se situait à une heure de voiture de l'endroit où j'étais interrogée, je l'ai vue dix minutes avant qu'elle ne décède. Elle était inconsciente. Elle avait 17 ans. J'ai pu assister à ses obsèques après avoir rempli un long document décrivant où j'allais, la plaque d'immatriculation et le nom de mon chauffeur, le temps que j'allais rester sur place. C'est le pire papier administratif que j'ai eu à remplir de ma vie. Je suis allée l'enterrer, mais seule car je ne pouvais parler à personne.
Comment vos deux autres enfants supportent-ils tous ces événements ?
Vous savez, quand j'ai été arrêtée, ils ont été contraints de mûrir d'un coup. Ils devaient tout faire sans moi. Je les appelle "Avatars", mais dans le monde réel. Je leur expliquais comment acheter des vêtements. Ils devaient se rendre à la banque pour payer les factures. On m'avait confisqué toutes mes cartes bancaires, donc c'était très problématique. Tout reposait sur eux. Ils ont accepté ma proposition de quitter le pays car ils ont vu ce qu'il se passait en Russie. La lettre Z était peinte partout. Dans les transports publics, par exemple. Ils en ont même fait un monument sur les bords du fleuve. J'ai vu des enfants et leurs parents, tout sourire, prendre des photos devant cette lettre pour les poster sur Instagram. La ville était pleine de militaires, l'aéroport a été fermé. Des avions de l'armée survolent constamment la ville pour aller combattre les Ukrainiens. C'était très dur de rester dans cette ville.

Comment avez-vous fui la Russie ?
Quand j'ai vu ce qu'il se passait dans les écoles, la propagande mise en place pour manipuler les enfants, j'ai décidé de partir. Ma fille a 19 ans, mon fils 11 ans. Un ami m'a aidée. On a roulé pendant 24 heures sans s'arrêter entre la Russie et la Biélorussie, jusqu'à la Lituanie. J'avais très peur que l'on soit arrêté à la frontière, mais heureusement, ça n'a pas été le cas. Nous avons réussi à partir.
A la BBC, vous expliquiez vous en vouloir après cette fuite. Pourquoi ?
Parce que j'ai toujours été convaincue que je n'allais jamais quitter le pays. aucun cas, je n'aurais pu garder le silence en Russie, ignorer ce qu'il se passe. J'aurais été arrêtée, c'est certain. Je suis d'ailleurs sur la liste des personnes recherchées. Chaque matin, j'écoute les infos russes, j'écris des messages à mes amis là-bas pour essayer de les aider comme je peux. Je suis partie pour mes enfants.
Comment parvenez-vous à gagner votre vie à Vilnius ?
J'enseigne l'anglais dans une école sur internet. Je suis consultante marketing pour des projets sur les réseaux sociaux. Je suis aussi bénévole afin d'aider la diaspora à organiser des protestations contre cette guerre. C'est ce qu'on a fait en février. Plus de 120 villes dans 46 pays ont participé. Je suis très fière qu'on ait pu être visibles. On prévoit de mettre une place deux autres campagnes. L'une pour aider les enfants ukrainiens, l'autre les prisonniers politiques.
Vous pouvez, justement, en exil, prendre la parole librement.
Tout à fait. Je défends les droits humains. Je crois que le travail le plus important aujourd'hui est de former les militants qui sont partis et voudraient rentrer plus tard au pays. Un jour, la Russie aura besoin de nous et on devra être prêt. Il faut qu'on étudie le fonctionnement des pays démocratiques dans lesquels nous vivons pour voir comment ils s'organisent dans différentes sphères : l'éducation, la justice... On peut apprendre beaucoup de choses ici.
Votre fille étudie la science politique à l'université. Pour suivre vos pas ?
Je ne suis pas très enthousiaste, pour tout vous dire, à l'idée de ce choix de carrière (Rires). Mais c'est son choix et je le respecte. Je pense qu'elle veut m'aider, elle a vu combien on a essayé d'améliorer les choses. Tous mes amis sont activistes, donc elle connaît très bien ce milieu. J'espère que sa génération parviendra à changer le cours des choses et qu'on puisse voir ce système s'effondrer rapidement.
