"Le duo du second tour de la présidentielle française est quasi sûr, mais une chose pourrait sauver Mélenchon"
Franz-Olivier Giesbert estime que "tout est compliqué pour Valérie Pécresse dans cette campagne. Sa grosse erreur aura été de commencer par un flop".


- Publié le 26-03-2022 à 11h43
- Mis à jour le 01-04-2022 à 13h27

La campagne présidentielle 2022 semble n'avoir jamais réellement démarré. Elle est désormais carrément effacée par la guerre en Ukraine. Pour Franz-Olivier Giesbert, plusieurs candidats sont "les victimes collatérales" de ce conflit. Le célèbre éditorialiste, qui a récemment publié les ouvrages "Histoire intime de la Vᵉ République : le sursaut" (Gallimard) et "En attendant de Gaulle" (Albin Michel), livre ses pronostics et analyse la campagne des principaux prétendants à l'Elysée. Interview.
La guerre en Ukraine a quelque peu relégué la campagne présidentielle au second plan. Cette situation est-elle favorable à l'actuel président en place, Emmanuel Macron ?
C'est sûr. Il était déjà favori avant l'invasion de l'Ukraine mais, à présent, il est super favori. Tout d'abord, parce qu'une partie de la droite, forcément légitimiste, a resserré les rangs autour de lui. Ensuite, en raison de l'angoisse qu'a suscitée le conflit ukrainien en France, comme ailleurs en Europe. Dans un tel contexte, le président sortant ne peut que profiter de la situation. Macron en a quand même joué, en se présentant à l'Elysée avec l'image d'une sorte de chef de guerre. On l'a vu mal rasé, vêtu d'un pull à capuche. Est-ce qu'il n'en fait pas un peu trop ?
Ces images ont eu un effet un peu malheureux. Certains ont considéré que Macron jouait au Zelensky, alors que le président ukrainien est évidemment dans une tout autre situation. Mais beaucoup de Français ont pardonné au locataire de l'Elysée cette mise en scène parce qu'il a fait preuve d'une grande maîtrise tout au long de cette crise. Il a démontré qui plus est sa capacité à conserver le contact avec Poutine, même si cela s'avère très difficile.
La position ambiguë de Zemmour, Mélenchon et Le Pen à l'égard de Poutine peut-elle leur coûter cette élection ?
Même si beaucoup de Français continuent à penser que les Russes sont un peuple ami, la popularité de Poutine est au plus bas en France. Or ces trois candidats ont montré une grande complaisance vis-à-vis du président russe. Mais un candidat a tout particulièrement souffert de la crise ukrainienne: Eric Zemmour. Principalement à cause d'une phrase malheureuse, qui a été énormément reprise. L'ancien polémiste de CNews a estimé que "la France avait besoin d'un Poutine français". Ça lui a coûté très cher, puisqu'il a perdu assez rapidement trois points dans les sondages. Il est ensuite rentré dans une sorte de spirale.
Le conflit ukrainien a également eu un impact sur le candidat des Insoumis, même s'il a gagné quelques points ces derniers temps. Mélenchon a été très attaqué suite à l'invasion russe. Mais, contrairement à Zemmour, il a tout de suite fait un virage à 180 degrés. Il a tout de même adopté une position assez schizophrénique, à savoir qu'il a condamné avec une certaine vigueur l'invasion en Ukraine, tout en expliquant que Poutine n'avait fait que se défendre.
Marine Le Pen, quant à elle, a carrément botté en touche.
La guerre en Ukraine explique-t-elle, à elle seule, la chute de Zemmour dans les sondages ?
Il y a évidemment d'autres éléments. Mais, quand on suit les sondages au jour le jour, on constate qu'il a perdu trois points suite à l'invasion de l'Ukraine. Dans un cas comme ça, un candidat perd des points puis en regagne. Mais comme Zemmour était engagé dans une sorte de guerre à mort avec Le Pen pour savoir qui arriverait en tête de la droite dure, ça a été fini pour lui à partir du moment où il est passé clairement en deuxième position. De toute façon, il y a le phénomène de vote utile qui joue comme d'habitude dans cette fin de campagne et qui va profiter aux deux personnes en tête derrière Macron, c'est-à-dire Le Pen et Mélenchon. La chute de Zemmour peut donc encore se poursuivre.

Le candidat de Reconquête! a opté ces derniers temps pour une radicalité encore plus exacerbée, en parlant notamment d'un ministère de la "remigration". Cette stratégie pourrait-elle s'avérer payante malgré tout ?
Zemmour est en difficulté et il cherche à relancer le débat sur d'autres sujets que l'Ukraine. Tout ce qu'il a dit depuis indique qu'il tente de faire oublier ses propos sur Poutine qui lui ont porté préjudice, mais ça le poursuit...
On voit dans les sondages que Macron a une large avance. Pensez-vous que les jeux sont déjà faits ?
En grande partie. Rien n'est sûr car il y a quand même un courant anti-Macron assez fort dans le pays. Cela peut jouer en faveur de Marine Le Pen au second tour. D'autant plus qu'elle bénéficiera à mon avis des votes d'une partie importante de l'extrême gauche, même si je ne pense pas qu'il y aura un appel à voter Le Pen. Ces votes de l'extrême gauche vers l'extrême droite s'expliqueraient tout d'abord parce que l'anti-macronisme de l'extrême gauche est plus virulent que son anti-lepenisme. Ensuite, parce qu'il y a des passerelles en France entre l'extrême gauche et l'extrême droite, comme sur le social. Mais le bloc Le Pen-Mélenchon n'est pas très important en termes de voix. Il l'est bien moins que le bloc Macron-Pécresse. Mais ça peut être un apport utile pour Marine Le Pen pour le deuxième tour.
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Pour vous, il est clair que Marine Le Pen sera au second tour ? Ne peut-elle plus être rattrapée ?
Cela parait difficile. Le duo du second tour est quasiment sûr. Mélenchon, qui est actuellement en troisième position dans les sondages, remonte toujours à la fin des campagnes parce que c'est un très bon tribun mais, cette fois, il a quand même un peu déboulé suite à l'invasion en Ukraine. D'ailleurs la candidate socialiste Anne Hidalgo joue beaucoup de cette faiblesse du candidat de l'extrême gauche. On essaie de faire croire que Mélenchon est un vote utile pour la gauche, mais il n'y a pas grand-chose en commun entre Mélenchon, Hidalgo et même Roussel. Quant à Jadot, il est un peu dans les choux. Je crois que les écologistes sont les grands perdants de cette campagne.
A-t-on remarqué un grande différence entre la campagne de 2017 de Marine Le Pen et celle qu'elle mène actuellement ?
Elle a beaucoup progressé, on sent qu'elle est plus aguerrie. Quand elle s'est retrouvée face à Macron en 2017, on voyait qu'elle n'était pas préparée. On a pu constater lors du grand débat que c'était absolument n'importe quoi. Mais, à présent, elle est devenue plus responsable. On l'a vu avec les retraites notamment, ça a été un signal fort. Alors qu'elle faisait partie des candidats qui prônaient un retour de la retraite à 60 ans - ce qui coûterait un bras à la France -, elle a rétropédalé. C'est comme si elle était plus responsable car elle allait s'approcher du pouvoir. Mais je ne pense pas que ce sera pour cette fois-ci, il faudra peut-être attendre la prochaine.
Que pensez-vous du refus de Macron de débattre avec les autres candidats avant le second tour ?
C'est une position de président sortant. Comme ses prédécesseurs, il évite de se retrouver mêlé à ces échanges en rang d'oignons. Il participera plutôt au grand débat avant le deuxième tour face à Marine Le Pen. Je sais que toute une partie de la presse souhaite que ce soit Mélenchon, mais je n'y crois pas du tout car il y a cinq points d'écart. La seule chose qui peut aider Mélenchon, c'est une forte abstention. Cela change le vote, comme l'ont déjà montré des situations kafkaïennes dans certaines villes de France. Une abstention de plus de 50% dérègle tout...
Vous estimiez en décembre que, face à Valérie Pécresse, "Macron pouvait passer un mauvais quart d'heure". Sa campagne vous a-t-elle déçu jusqu'ici ?
Non, elle est très volontaire, elle va au combat, elle n'a pas peur de se rendre dans des endroits où elle se fera siffler. Mais tout est compliqué pour elle depuis son début de campagne. Sa grosse erreur aura été de commencer par un flop : le fameux meeting au Zénith de Paris. Elle sait qu'elle n'est pas bonne oratrice donc elle aurait dû le garder pour plus tard et plutôt miser au début sur des débats, où elle est redoutable. Sur TF1, face à Zemmour, qui est pourtant très doué dans cet exercice, elle a été excellente. Elle aurait pu remonter dans les sondages, mais la guerre en Ukraine l'a complètement vitrifiée. Même si elle le conteste, son électorat est d'une grande porosité avec celui de Macron. Or, à partir du moment où l'électorat de droite, qui est très légitimiste, se sent en danger à cause de la menace russe, il se tourne vers Macron. Donc Pécresse est l'une des victimes collatérales de la guerre en Ukraine, avec Zemmour.
On a entendu Valérie Pécresse parler de karcher, de grand remplacement… S'est-elle un peu perdue dans cette campagne ?
Elle a fait une campagne plutôt modérée, parfois en employant des mots particuliers pour se faire entendre. Mais cela relève d'une stratégie de communication. Elle est obligée de tenir compte du score incroyable d'Eric Ciotti à la primaire des Républicains. N'oublions pas qu'une grande partie des électeurs français est très à droite. Elle en tient compte.
Nicolas Sarkozy a carrément estimé que "ça ne servirait à rien de la soutenir maintenant", car elle est "trop basse dans les sondages". N'est-ce pas un fameux désaveu ?
Ses relations avec Sarkozy n'ont jamais été excellentes. Mais la position de Sarkozy montre surtout qu'une grande partie de la droite est embarquée derrière Macron. Il ne faut pas se raconter d'histoires, c'est le candidat de la droite et du centre. C'est beaucoup plus marqué qu'en 2017, où Macron était plutôt le candidat du centre. Pour que Les Républicains puissent percer, il aurait fallu que Macron commette de grosses erreurs, ce qu'il n'a pas fait. De toute façon, les Français sont obsédés par la guerre en Ukraine, ça étouffe tout le reste.
Pensez-vous qu'après avoir été réélu, Macron essuiera une lourde défaite aux législatives ?
C'est le scénario que j'envisageais avant que l'invasion russe ne se produise. Désormais, le réflexe légitimiste de la droite peut jouer lors de la présidentielle mais aussi aux législatives. Macron pourrait donc bénéficier d'une majorité législative. Mais si les choses se dénouent en Ukraine, ça peut encore changer...
François Hollande a annoncé qu'il voterait pour Anne Hidalgo au premier tour. Est-ce purement symbolique vu les très faibles sondages ?
Non, parce que beaucoup de Français de gauche sont scandalisés par le fait que le Parti socialiste soit en train de disparaître. C'est à cause des erreurs de la direction, qui est composée d'une bande de bras cassés, de croque-morts. Ce n'est plus qu'une entreprise de pompes funèbres. Il faut donner un coup de pied dans la fourmilière et repartir de l'avant. Mais pour cela, il faut que son score ne soit pas ridicule. C'est plutôt mal parti… La stratégie très gauchiste de Benoit Hamon et de la nouvelle équipe dirigeante du PS ne mène nulle part. François Hollande a fait toute sa carrière politique dans ce parti donc il enrage complètement face à cette situation. Je ne suis pas sûr qu'il veuille revenir, mais il veut que ça change. Ce n'est pas normal que la place de premier parti de gauche ait été ravie par un parti d'extrême gauche comme Les Insoumis.

Hollande veut que soit lancée une "initiative pour reconstruire la gauche", après la présidentielle. Peut-il être le sauveur du PS ?
Il ne faut pas l'exclure. Mais il n'est pas le seul. Stéphane Le Fol, ancien ministre de l'Agriculture et actuel maire du Mans, a beaucoup de charisme. De telles personnalités, qui n'ont pas été mêlées au grand fiasco, peuvent redresser le parti. Mais ils doivent vraiment donner un grand coup de balai sinon il n'y a plus de PS en 2027… Or, les sociaux-démocrates sont au pouvoir dans différents pays européens donc la gauche n'est pas morte.