Au Rideau, la vivante et vibrante saison des 80 ans
Le 17 mars 2023, le Rideau de Bruxelles célébrera 8 décennies de créations en prise sur leur temps. Arrivée à la tête de la maison en pleine pandémie, Cathy Min Jung continue d'y tisser des liens neufs tout en décloisonnant. "Nous voulons, à la puissante lumière du collectif, représenter les singularités dans toute leur diversité", annonce la directrice.
- Publié le 21-06-2022 à 16h00
- Mis à jour le 21-06-2022 à 17h48

Depuis son arrivée à la tête du Rideau en juin 2020, Cathy Min Jung a le goût de donner à la saison une couleur, "une sorte de mantra, une phrase qui puisse rassembler les imaginaires". "Vibration collective en perspective" : voilà le leitmotiv qui va infuser les nombreuses propositions du menu de cette année.
Quant à "Nous sommes le paysage", cette phrase jaillie à l'orée de la saison passée, elle ne s'éclipse pas pour autant, devenue "quasiment synonyme de Rideau", sourit la directrice pour qui "les affiches sont certes des objets de communication mais il est important qu'ils embellissent la ville. Tant qu'à faire, rendons les choses plus belles…"
Expériences de vie
S'il faut bien qu'elle éponge encore les stigmates de la crise traversée, la saison à venir "a d'autres préoccupations" que celle-là.
Ouvrir sur L.U.C.A. de Gregory Carnoli et Hervé Guerrisi (13-22/9) est une manière de "commencer la saison ensemble en parlant de ce que, d'aussi loin qu'on se souvienne, nous avons en commun. Quoi de mieux que d'explorer nos imaginaires, nos singularités mais toujours à la lumière de ce qui nous rassemble ?"
En filigrane de la mission de rendre la culture accessible au plus grand nombre se pose la question de savoir "comment on la sert". Et Cathy Min Jung insiste avec ferveur et clarté : "par la diversité des imaginaires proposés, tout un panel d'expériences de vie". Pour cela, la directrice du Rideau a misé sur des artistes qui sont aussi artisans, artisanes de leurs récits. "Le récit fondamental est le même, c'est mon expérience, racontée d'après mon angle, ma singularité. Il s'agit ensuite d'assembler toutes ces singularités en une sorte de tableau." Qui nous ramène au paysage que nous sommes…
Yousra Dahry en est un exemple. Venue du stand-up, la jeune femme – mise en scène par Mohamed Ouachen – revient dans Kheir Inch'Allah sur l'éducation que son père lui a donnée.
"Ce type de personne, de personnalité, de démarche, font partie du projet que j'avais en posant ma candidature au Rideau : aller chercher des paroles trop reléguées à la marge, les emmener au sein de la maison." La saison s'y refermera, dans un an, avec Marie Darah et Cloé du Trèfle et Depuis que tu n'as pas tiré, création slam et musique mise en scène par Laure Chartier.
Accompagner la création
Vivante, la saison 22-23 du Rideau l'est assurément et d'autant plus que le sont aussi toutes les autrices et les auteurs qui la jalonnent. Avec une "écrasante majorité de femmes", relève Cathy Min Jung qui dénombre 12 porteuses de projets sur 18. Pas un fait exprès, "mais je fais les comptes avec vigilance".

Parmi toutes les propositions de la nouvelle saison figurent des reports et des reprises (Mawda, ça veut dire tendresse de Marie-Aurore d'Awans et Pauline Beugnies, Koulounisation de Salim Djaferi…) mais aussi pas moins de six premiers projets soutenus par le Rideau. Un véritable accompagnement "dès les prémisses" : échange de savoirs, transmission (même les débutants ont une expérience, une sensibilité, une vision), puis "administratif, artistique, technique et moral – non le moindre !" souligne Cathy Min Jung, elle-même par ailleurs autrice, actrice et metteuse en scène, qui riche de cette expérience est là "dès la lecture des dossiers puis, plus tard dans le processus, pour poser des questions, écouter, de même que l'équipe de production ou l'équipe technique".
Parmi ces premiers projets accompagnés figure À l'Ouest de Judith Ciselet. Avec ce texte lauréat du 1er festival Lis-Moi Tout, la jeune autrice et comédienne explore le rapport entre l'individu et le groupe dans une langue simple et résolument inclusive.
C'est aussi le cas d'Étrange Vallée de Julia Huet Alberola, qui questionne le transhumanisme : "ce qu'on a de commun (on y revient toujours) et comment ça se construit malgré et avec le virtuel".
Territoire de valeurs partagées
Outre de nombreux liens tissés (v. ci-dessous), le Rideau entend renforcer le maillage qui s'esquisse avec le Varia et l'Atelier 210. Au-delà de leur proximité géographique, "on a envie de développer ensemble notre territoire de valeurs partagées. Mettre de côté la concurrence et voir comment servir cette mission plus grande que nous. Nous sommes persuadées que qu'ensemble on peut faire mieux que chacune de son côté."
C'est ainsi que le Varia accueillera le Laboratoire poison d'Adeline Rosenstein qui s'inscrit dans les deux semaines d'anniversaire du Rideau, en mars.
Car la saison 22-23 est celle des 80 ans de cette institution fondée par Claude Étienne. C'est le moment, clame ainsi Transquinquennal avec cette création (à naître au Marni) qui devrait être la dernière du collectif, celui-ci ayant de longue date décidé de se dissoudre le 31 décembre 2023.
Qui dit anniversaire dit fête et celle-ci battra son plein. "Outre les spectacles, on a lancé des invitations artistiques qui tendent des ponts entre les trois maisons." En résulteront entre autres une balade décoloniale, des ateliers d'écriture, une scène slam, un tournoi d'éloquence (initiative qui a germé au sein du festival Lis-moi tout). Sans oublier une "grosse conférence autour de Laboratoire poison : comment arriver à nommer les dysfonctionnements de pouvoir au sein des mouvements de résistance non pour les salir ou les affaiblir, mais pour que les abus ne se perpétuent pas". Des questions d'une vibrante actualité : "Les mouvements de lutte se développent et sont nécessaires, il faut veiller à ne pas les affaiblir."
Retrouver la joie
C'est l'un des axes principaux sur lesquels insiste Cathy Min Jung : "retrouver la joie et la douceur d'une vibration collective. Outre les fondamentaux – l'accès élargi à la culture –, j'ai voulu renforcer le collectif et tenter, à sa puissante lumière, de représenter les singularités dans toute leur diversité." Avec un souhait : que chacune et chacun "puisse se sentir reconnu, invité, attendu à travers la programmation".
Avec aussi le constat de fragilités mises en évidence par la crise traversée. "Je me suis beaucoup interrogée. Les équipes, à l'image de la société dans sont ensemble, sont épuisées. On a besoin de faire un pas en arrière, respirer, observer, analyser ce qu'on a subi. Pour ça, on a besoin de douceur. Même si ailleurs les espaces de parole et de lutte sont nécessaires, au théâtre ce n'est pas le temps de la dénonciation mais de la douceur, de la construction." De la perspective.
"La force d'une vibration ce n'est pas rien ! ça peut casser une maison. Si elle est collective elle peut vraiment être puissante. Mais la vibration c'est aussi quelque chose de doux, d'ondulant."
Définir ses limites, réajuster les énergies
Comment alors préserver les forces (des artistes, des équipes) après une période où, supposément à l'arrêt, le secteur a travaillé d'arrache-pied, et tout en proposant une programmation riche et dense ?
"En anticipant au maximum. On cadre, on définit nos limites – physiques, psychiques, financières, d'espace – sur l'ensemble de la saison et projet par projet. On veille à chaque décision prise, qu'elle ne dépasse les limites de personne. S'il y a danger de dépassement, on trouve une solution ou pour l'éviter le dépassement ou pour renforcer à cet endroit-là."
La crise du covid a démembré le caractère sacré du rendez-vous avec l'art vivant. "Il faut le reconstruire. Quelque chose de terriblement douloureux s'est passé. Il y a un deuil immense à faire."
La chance du Rideau, rebondit Cathy Min Jung, c'est que le nouveau projet de direction, s'il s'est construit pendant la crise, a été pensé et désiré avant. "Étrangement, il proposait déjà un changement d'habitudes, de façons de voir." Changement souhaité et changement obligé ont en quelque sorte coïncidé.
Temps forts
La saison 22-23 du Rideau se structure en temps forts, avec à nouveau une fête d'ouverture en forme de fête de quartier, inscrivant de plus belle la maison dans son environnement géographique et humain.
Noël au Théâtre reste l'un des rendez-vous phares de la saison avec le jeune et tout public. Sans oublier bien sûr l'anniversaire de mars, avec ses 4 spectacles et ses interventions dans l'espace public.
La poésie, l'écriture, la rencontre se renforcent comme piliers d'une maison et d'une saison où entrer "par la grande porte mais en douceur, à son rythme".

Le Rideau en 22-23 et au-delà
- En pratique : Le Rideau de Bruxelles, 7a rue Goffart, 1050 Bruxelles. Contact, réservations, programme complet : 02.737.16.01 – www.lerideau.brussels
- Tarifs : Comme d'autres maisons qui ont accompagné ce mouvement ou l'ont suivi (Kaai, Atelier 210, Varia, Le 140…), le Rideau propose un prix libre. À partir de 8 € (Pay what you can)
- Complicités : Liens tissés, partenariats modelés, complicités entretenues avec les Lundis en coulisses, les Midis de la Poésie, le fiEstival, le festival Cocq'Arts